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Actes de l'Indépendance

Michel HECTORTexte tiré du « Dictionnaire historique de la Révolution Haïtienne (1789 - 1804) »

« Conçu comme une contribution aux commémorations bicentenaires de la Révolution haïtienne et de l'Indépendance d'Haïti, le dictionnaire se veut un ouvrage pratique, de consultation facile, destiné à tous les publics, haïtien et étranger, particulièrement à la jeunesse haïtienne au pays et en diaspora.  Il vise à réaliser une mise en ordre des connaissances sur cette période de l'histoire d'Haïti et à les présenter dans un style simple, clair et accessible. »

Le 29 novembre 1803, comme prévu dans l’Acte de reddition signé, au nom de Rochambeau, le lendemain même de la victoire de Vertières, l’Armée indigène entre dans la ville du Cap et prend totalement possession de l’unique grand centre urbain encore sous contrôle des troupes expéditionnaires. C’est le dernier symbole de l’écroulement de la domination française. A partir de cette date en effet tout le territoire de l’ancienne colonie de Saint-Domingue se trouve complètement sous l’autorité des forces indépendantistes, à l’exception du Môle Saint Nicolas qui sans tambour ni trompette sera à son tour évacué le 4 décembre de la même année. Les soldats, en provenance de diverses régions du pays, antérieurement mobilisés pour la bataille finale de Vertières, regagnent dans l’allégresse leur base respective de cantonnement. La ville des Gonaïves, où, près de dix-huit mois auparavant, avait été traîtreusement arrêté et embarqué Toussaint Louverture, et aussi première agglomération de grande importance conquise par Dessalines dans la guerre qui vient juste de se terminer, est choisie comme lieu de rendez-vous pour les manifestations officielles du 1er janvier 1804.
Très tôt dans la matinée du jour convenu, la ville baigne dans une atmosphère de fête. Dès l’aube recommence à résonner le son des tambours et des trompettes. La population de la ville et des campagnes avoisinantes portant leurs plus beaux vêtements ne cessent d’entonner des chants patriotiques. Le nombre de gens rassemblés sur la Place d’Armes grossit de plus en plus.

La veille au soir, Charéron, le plus âgé des secrétaires de Dessalines, donne lecture de la version qu’il avait préparée pour l’exceptionnelle circonstance du lendemain. Son texte, d’allure beaucoup plus juridique, influencé dit-on par la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique du Nord, ne reçoit pas l’agrément du cercle des généraux présents et plus particulièrement de Dessalines. Ce document, malheureusement introuvable jusqu’à présent, semblait très probablement ne pas correspondre aux sentiments dominants du moment. Alors Boisrond Tonnerre, un des plus jeunes membres du secrétariat du Général en chef et, en même temps expression plus marquante de cet « esprit du temps », dont étaient lors imprégnés plus d’un, est désigné pour accomplir la tâche manquée par son collègue. Ce sont les résultats de son travail, réalisé fiévreusement toute la nuit, qui seront enfin acceptés et retenus par l’histoire.

Les cérémonies commencent avec un discours en créole prononcé par le Général en Chef. Le contenu complet de cette intervention orale en langue vernaculaire, n’est pas encore parvenu à la postérité. On en sait seulement qu’il s’agissait d’une évocation historique de la barbarie vécue par les flots de captifs sous le régime colonial et plus particulièrement durant la dernière guerre contre le rétablissement de l’esclavage et pour l’Indépendance. A la fin de son harangue, Dessalines invite toute l’assistance à jurer collectivement de lutter jusqu’à la mort pour la sauvegarde de la nouvelle conquête qui vient d’être arraché. Ce qui naturellement fut fait. Puis il demande à Boisrond Tonnerre de donner lecture des pièces officielles.

Celui-ci présente dans l’ordre suivant les deux documents qu’il avait rédigés : la Proclamation du Général en Chef au peuple d’Haïti et le Procès-verbal de la Proclamation de l’Indépendance d’Haïti qu’on appelle aussi Acte de l’Indépendance. Tout de suite après, il lit également l’Acte de nomination du Général en Chef au gouvernement général d’Haïti.

On peut dégager de ces trois textes fondateurs certains traits fondamentaux de l’État-nation d’Haïti au moment de sa naissance- Signalons tout d’abord que dans chacune des deux premières déclarations lues par Boisrond Tonnerre de même que dans le discours préliminaire de Dessalines est formulé le serment collectif de mourir pour la défense et la conservation de l’Indépendance. C’est en quelque sorte un contrat, un pacte collectif qui préfigure la réponse unanime qui sera donnée à toute tentative de retour de la part des colonisateurs d’hier. Précisément face à une telle éventualité, la Proclamation du Général en Chef pose la nécessité d’entreprendre une action collective en vue à la fois d’éliminer les restes de la présence française sur le territoire et d’exercer une vengeance cathartique pour tous les crimes dont la population a été victime durant la guerre. Cette idée, dans l’air bien avant le 1er janvier, n’était certes pas partagée par tous les responsables. D’où d’ailleurs les différents avis publiés au cours des hostilités pour rassurer les habitants français des villes progressivement conquises. Mais cette idée de vengeance finit par s’imposer car elle était au fond appuyée par Dessalines. En ce sens on peut bien parler d’une divergence entre ceux qui s’inspiraient sur cette question de la vision modérée de Toussaint Louverture et ceux qui soutenaient la radicalisation dessalinienne.

Dans le nouvel État, l’Armée est la source du pouvoir. Les signataires de l’Acte de l’Indépendance sont tous des militaires. Les six généraux de division et 11 généraux de brigade nomment le Général en Chef au poste de Gouverneur à vie en lui jurant une obéissance aveugle et en lui conférant le droit de faire la paix ou la guerre ainsi que celui de nommer son successeur. Il s’agit donc de la mise en place d’un pouvoir absolu très proche en ce sens de l’expérience louverturienne. Toujours dans ces deux textes (Acte de l’Indépendance et Acte de nomination), dans la même perspective de la politique antérieurement appliquée par le Précurseur, il est clairement indiqué que la juridiction de l’État d’Haïti s’étend sur toute l’île où s’établit un même espace de liberté. A ce compte le lien avec le territoire se tisse sur la base soit de la naissance (« le pays qui nous a vu naître », Proclamation du Général en Chef), soit du sang versé dans la lutte (« une liberté consacrée par le sang du peuple de cette île », Acte de l’Indépendance).

Devant les remous que peut provoquer un tel événement qu’ils savent de très grande portée, les dirigeants d’alors donne solennellement l’assurance que dans cet tout nouvel espace de liberté rien ne sera entrepris en vue de troubler l’ordre colonial esclavagiste instauré dans les îles voisines. « Laissons en paix respirer nos voisins, qu’ils vivent paisiblement sous l’égide des lois qu’ils se sont faites… » L’affirmation péremptoire de cette position de non intervention dans les affaires internes des autres pays de la région antillaise n’implique pas pour autant une quelconque indifférence vis-à-vis des infortunées populations qui gémissent encore sous le joug de l’esclavage. Une solidarité active sera plus tard développée avec quelques-uns des futurs combattants de la liberté particulièrement en Amérique latine.

A l’exception de la Proclamation du Général en Chef, les deux autres documents lus le 1er janvier 1804 portent la signature d’un nombre restreint de militaires issus des légions de combattants mobilisés dans les guerres menées depuis février 1802 contre les troupes expéditionnaires françaises. Elles sont en effet 37 personnalités à avoir l’insigne privilège d’apposer leur nom au bas de l’Acte de l’Indépendance. Ils se regroupent ainsi autour du principal héros de la lutte victorieuse: 6 généraux de division, 12 généraux de brigade, 5 adjudants généraux, 2 chefs de brigade, 10 officiers de l’Armée et un Secrétaire qui est aussi d’ailleurs adjudant général.

Le cœur du pouvoir est constitué par les généraux de division et de brigade. Ce sont eux qui instituent la nouvelle forme de gouvernement. Ils décident, dans la même foulée, de l’établissement d’un régime politique monocratique sans autre limitation que la nécessité de maintenir constamment un difficile équilibre entre la diversité des intérêts locaux représentés par chacun d’eux. Du point de vue de leur provenance régionale, parmi ces 18 généraux, 9 ont leur base de commandement dans le Nord, 5 dans l’Ouest et 4 dans le Sud. Mais au niveau des divisionnaires, le Nord en fournit 4 (Christophe, Clerveaux, Vernet, Gabaud) tandis que l’Ouest et le Sud disposent respectivement d’un seul (Pétion et Geffrard). Les généraux de brigade constituent donc un facteur de répartition mieux proportionnée de l’influence des chefs de l’armée sur l’ensemble du territoire.

Quant aux militaires qui figurent dans les autres échelons de la hiérarchie des signataires, comme les adjudants généraux, les chefs de brigade et les officiers de l’Armée, il est plus difficile de déterminer le poids réel de leur participation effective aux luttes pour l’indépendance et d’apprécier ainsi les raisons pour lesquelles ils ont été appelés à occuper cette position en ce jour du 1er janvier – Par exemple pour les adjudants généraux, la différence est significative entre Guy Joseph Bonnet personnage qui dans les années postérieures jouera un rôle important dans les premiers gouvernements jusqu’en 1843 et Morelly sur lequel on possède jusqu’ici très peu d’informations sur son action avant ou après 1804. Sa présence aux Gonaïves, certifiée par sa signature dans l’Acte de l’Indépendance est le seul témoignage de son action dans cette époque si l’on s’en tient aux informations disponibles jusqu’à maintenant. En ce qui concerne les deux chefs de brigade, Roux et Magny, ce dernier est engagé dans la lutte, depuis sa dix-neuvième année, dans l’entourage de Vilatte. On le retrouve par la suite dans les rangs de l’armée louverturienne prenant part à de nombreux combats. L’autre chef de brigade, se signale plutôt comme aide de camp de Dessalines.

En réalité, l’équipe des proches collaborateurs du Général en Chef occupe une place importante parmi les signataires. Elle inclut en effet, au niveau des officiers de rang supérieur : le général de brigade Bazelais, chef d’état major de Dessalines ; l’adjudant général Boisrond Tonnerre, son secrétaire et le chef de brigade Roux déjà indiqué comme aide de camp. Dans le groupe des simples officiers de l’Armée figurent aussi cinq autres membres de Secrétariat. Ce sont : Carbonne, Chareron, Diaquoi, Dupuy et Loret. Tous ces hommes du Général en Chef forment avec Chanlatte et Mentor qui accéderont plus tard au cercle des Secrétaires, un autre pôle de pouvoir qui joue un rôle déterminant dans le cours postérieur des événements jusqu’en 1806. Enfin signalons que chez les Officiers de l’Armée signataires de l’Acte de l’Indépendance nous rencontrons également un ancien colon français, Pierre Nicolas Mallet, grand planteur dans le Sud, qui dès 1802, lutte dans les rangs de l’armée révolutionnaire et qui naturellement s’établit définitivement dans le pays.

Juillet 2003

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Michel Hector est historien et professeur à l'Université d'État d'Haïti.  Il est co-auteur, avec Claude Moïse, du manuel d'histoire, Colonisation et Esclavage à Saint-Domingue, CIDIHCA, 1990.  Il a publié sous sa direction La révolution française et Haïti, 2 tomes - Port-au-Prince : Société Haïtienne d'Histoire et de Géographie et Éditions Deschamps, 1995 - Actes du colloque organisé par la Société Haïtienne d'Histoire et de Géographie et le Comité haïtien du Bicentenaire de la Révolution française (5-8 décembre 1989).

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