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Recherches sur l'esclavage

Sport et mémoire de l'esclavage. Identité, culture, couleur .... + vidéo

Le programme Eurescl facilite les échanges entre chercheurs afin de présenter leurs travaux au grand public et à leurs confrères. Ainsi, lors du colloque en Martinique en mars 2008 sur les silences nationaux autour de l'esclavage, un thème surprenant a été abordé par Jacques Dumont, spécialisé sur l'histoire du sport en Guadeloupe. Voici un résumé qu'il a aimablement rédigé pour Gens de la Caraïbe à la veille de la commémoration du 27 mai date de l'abolition de l'esclavage en Guadeloupe durant laquelle d'ailleurs de nombreuses manifestations sportives se déroulent.
La célébration du centenaire de l’Abolition de l’esclavage en Guadeloupe est l’occasion de nombreuses manifestations auxquelles les sportifs se doivent de participer. Bien que peu nombreux dans 1’après-guerre, à peine 1% de la population totale, ces sportifs sont de fervents prosélytes. Il s’agit principalement d’une bourgeoisie citadine de couleur, très investie également dans le milieu mutualiste et culturel. Fonctionnaires ou exerçant des professions libérales, ces sportifs ont le temps de s’adonner à des pratiques physiques ;  ils y voient un modèle de développement, une source d’éducation et l’opportunité de faire preuve d’une égalité affirmée par la République mais qui peine à être mise en œuvre. La départementalisation, posée comme horizon d’attente, est prononcée le 19 mars 1946, mais tarde à devenir effective. Le gouverneur, symbole du statut colonial, reste ainsi en place jusqu’en juillet 1947. Il sera même envisagé de simplement le convertir en préfet !

Les désillusions se font rapidement sentir et ces manifestations du Centenaire de l’Abolition tracent ainsi une ligne de partage qui permet de lire la reconfiguration des  enjeux associés à cette célébration. D’autant que l’année 1948 s’inscrit dans la dynamique particulière de l’après-guerre aux Antilles et concentre plusieurs évènements, dont la troisième conférence des Indes occidentales, qui réunit nombre de pays du bassin caraïbe, accueillie pour la première fois en Guadeloupe.

Outre les manifestations sportives du Tricentenaire, classiques défilés gymniques des associations et exhibitions entre compétitions et démonstrations, se tiendront cette année le premier tour cycliste de la Guadeloupe et le Trophée caraïbe, coupe de football réunissant 7 pays de la région -un exploit pour l’époque- et dont la phase finale se tient en Guadeloupe.

Le petit groupe des sportifs, particulièrement sur Basse-Terre, est très impliqué dans la vie associative. Ce sont souvent les mêmes qui écrivent dans la Revue guadeloupéenne, Renaissance, bulletin de l’association éponyme, ou Le Dimanche sportif. Ce dernier deviendra d’ailleurs Le Dimanche sportif et culturel, suite à la fusion de l’Union sportive Basse-terrienne (USBT) et de la Fédération des associations culturelles de la Guadeloupe (FACG) en juillet 1947, explicitement en vue de la préparation des cérémonies du centenaire de l’Abolition. Le sportif se veut humaniste, aussi à l’aise dans les activités physiques que sur les terrains de la culture et de l’esprit.

Le centenaire de l’Abolition apparaît finalement plus comme un hymne à la « générosité de la France émancipatrice », que l’on retrouve à longueur des discours, que la mise en perspective de l’esclavage. Le silence sur l’objet lui-même peut être compris par la volonté générale à cette époque de tourner le dos aux douleurs du passé, mais aussi de magnifier un avenir en construction. Les sportifs croient fermement à une ligne ascendante dans une échelle supposée de civilisation. Le passé est symbole d’archaïsme, l’à-venir forcément prometteur.

Pour autant, ces sportifs, très souvent fervents départementalistes et favorables à une politique d’assimilation perçue plus comme la garantie d’une égalité que l’alignement qui en découle, en sont aussi les critiques, notamment quant aux insuffisances de l’équipement d eplus en plus considéré comme une véritable discrimination. Et dans le concert de louanges à la gloire de « la France libératrice », surgissent néanmoins des propos qui marquent une véritable bascule des thématiques de couleur, d’identité.
Avant 1948, il n’y a pas de référence explicite dans le milieu sportif à la couleur des individus. On est sportif avant tout, ce qui est censé transcender les origines, les races, comme les religions et les appartenances politiques, laissées au vestiaire. S’il est bien question de race dans les discours, c’est toujours pour célébrer la communion, la compréhension, le dépassement des anciens clivages. Or brutalement dans Le Dimanche sportif et culturel, la dénonciation des préjugés raciaux éclate, comme trop longtemps contenue, et à la mesure de la déception des sportifs antillais.

Le deuxième indice est la place du créole. Ignoré dans les journaux sportifs jusque là, voire interdit par le règlement des clubs, il fait d’abord de timides apparitions sous forme de blagues, de poèmes, puis de la mention appuyée des discours tenus en cette langue.
Le troisième indice est la place de la culture antillaise. La Revue Guadeloupéenne, dirigée par Roger Fortuné, sportif qui intervient également au Dimanche sportif et à Renaissance propose un regard ethnologique sur la culture antillaise. Il s’agit désormais moins de se tourner vers la France que de faire connaître la Guadeloupe à l’extérieur. Le sport et ses manifestations apparaissent comme des opportunités d’affirmer une existence qui ne se résume pas à l’alignement sur des modèles importés. Parallèlement les manifestations du centenaire de l’Abolition sont une opportunité pour contester les inerties économiques et politiques et font dire au maire de St -Claude, Rémi Nainsouta, que « cette Guadeloupe là n’est pas la France ».

Si l’esclavage est singulièrement absent des cérémonies, celles-ci marquent néanmoins un point de bascule, qui cristallise nombre d’aspirations et leur donne une visibilité et une audience nouvelle. Le sport en est une des lignes de lecture.

Jacques Dumont docteur en histoire , maître de conférences à l’UAG est l’auteur de « Sport et assimilation à la Guadeloupe », paru chez l’Harmattan en 2002 et de « Sport et mouvements de jeunesse à la Martinique , le temps des pionniers », chez le même éditeur en 2006.
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