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la société

Baracko, roi du tout-monde !

Je me couche hier soir tard, bloquée sur CNN à la TV, je vois les gens tendus, excités, en attente bien longue. Je me réveille ce matin, et à la radio, première chose que j'entends : OBAMA !
Mésié... ! MAN KONTAN ...
Et puis, ça continue, radio, tv, internet, j'entends Obama ceci-celà, Obama, 1er président noir aux USA.
1er président noir.... Toujours contente.
Mais quelque part, une petite chose me titille, je sais pas trop encore quoi, et puis je prends le temps, je prends une douche, je prends un café, je prends mes responsabilités : et alors je relis le discours sur la race que Baracko nous a servi il y a quelques mois (très pratique la traduction intégrale du Nouvel Obs), je relis Edouard Glissant, vite fait, quelques bouquins, quelques feuilles de choux qui traînent chez moi – et là, je commence à comprendre ce qui me titille un tout petit peu.... 1er président noir....
Voilà ce que tous disent....
Mais enfin, les gens sont aveugles ou quoi ?
Mais, enfin, Baracko n'est pas noir !
Il est un métis
C'est-à-dire, étymologiquement, qu'il est A LA FOIS blanc, et noir !!
Et c'est alors que je réalise que tout le monde se trompe de combat – SAUF lui ! Et c'est là la vraie chance des Etat-Unis, et du monde entier Baracko, c'est la concrétisation du Tout-Monde de Glissant.

Glissant qui, dans une récente interview, l'a bien compris aussi :
« La classe intellectuelle [est] en retard lorsqu'elle parle de multiculturalisme, de melting-pot, d'hybridation : toutes manières de limiter en fait le mouvement de vraie créolisation »1

Il faut bien peser ce fait : simplement dire d'Obama qu'il est un élu noir, c'est ça : « limiter le mouvement de créolisation ».
Et donc il faut vite se méfier, vite rectifier nos modes de pensée, pondérer notre enthousiasme ethnocentré et surtout ne pas commettre d'erreur, au risque de tout gâcher !

Ce qui est important, ce qu'incarne ce nouveau Président américain, c'est ce processus, qu'il nous faut engager vraiment, intégrer une bonne fois pour toutes, en regardant le passé de nos peuples, Blancs et Noirs, avec lucidité, sans honte – non pas la honte d'avoir eu des nègres esclaves pour ancêtres – ça, Césaire, Malcom X, Amiri Baraka, Angela Davis, Mandela, nous ont appris clairement à le faire et à vivre avec la tête haute – mais dépasser AUSSI la honte d'avoir des
ancêtres Blancs, racistes, esclavagistes.
Sans eux AUSSI, pas de nous !

La vraie créolisation dont parle Glissant, c'est de parvenir, au XXIème siècle, à réunir, pour nous mêmes, et pour nos propres enfants, ce passé écartelé et déchirant.
En plein conscience, pouvoir écouter Billie Holiday chanter « Strange fruit » et assumant nos métissages.

« Il est temps que les gens s'aperçoivent qu'Obama est une illustration fantastique, complète et absolue du phénomène de créolisation dont je parle »(2)

Et que dit Baracko, avec une intelligence, une subtilité et un courage post-racial, que nous devons tous intégrer dans nos schémas de pensée, dorénavant ?

Il accepte en tout cas son double héritage, ne dit pas « je suis Noir », « je suis Blanc », mais accueille la totalité de ses racines, même si certaines peuvent lui déplaire, quand elles heurtent une part de ce qu'il est pourtant :

« Je ne peux pas plus le renier [le Révérend Wright] que je ne peux renier la communauté noire, je ne peux pas plus le renier que je ne peux renier ma grand-mère blanche, une femme qui a fait tant de sacrifices pour moi, une femme qui m'aime plus que tout au monde, mais aussi une femme qui m’avouait sa peur des noirs qu’elle croisait dans la rue et que, plus d'une fois, j’ai entendu faire des
remarques racistes qui m'ont répugné.

Ces personnes sont une partie de moi. » (3)

Baracko sait qu'il se situe précisément, non plus à la croisée des chemins, mais bien dans le Tout- Monde, là où les pages d'Histoire les plus douloureuses se rejoignent, et pour que ses propres
enfants vivent dans le Tout-Monde.
Oui, explique-t-il à Sarkozy, l'homme africain est suffisamment entré dans l'Histoire, tellement entré qu'il modifie l'Histoire, il tient la main des Noirs et des Blancs pour écrire ses pages futures.
Il nous a raconté l'histoire d'Ashley et du vieil homme noir – il l'a racontée parce qu'il l'a vraiment comprise :
« Il y a une jeune blanche de 23 ans, du nom d’Ashley Baia, qui travaillait pour notre campagne à Florence, en Caroline du Sud. Depuis le début, elle a été chargée de mobiliser une communauté à majorité afro-américaine. Et un jour elle s’est trouvée à une table ronde où chacun, tour à tour, racontait son histoire et disait pourquoi il était là.

Et Ashley a dit que quand elle avait 9 ans sa maman a eu un cancer, et parce qu’elle avait manqué plusieurs jours de travail elle a été licenciée et a perdu son assurance maladie. Elle a dû se mettre en faillite personnelle et c’est là qu’Ashley s’est décidée à faire quelque chose pour aider sa maman.
Elle savait que ce qui coûtait le plus cher c’était d’acheter à manger, et donc Ashley a convaincu sa mère ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était des sandwichs moutarde-cornichons. Parce que c'était ce qu’il y avait de moins cher.
C'est ce qu’elle a mangé pendant un an, jusqu'à ce que sa maman aille mieux. Et elle a dit à tout le monde, à la table ronde, qu’elle s’était engagée dans la campagne pour aider les milliers d’autres enfants du pays qui eux aussi veulent et doivent aider leurs parents. Ashley aurait pu agir différemment. Quelqu’un lui a peut être dit a un moment donné que la cause des ennuis de sa mère c’était soit les noirs qui, trop paresseux pour travailler, vivaient des allocations sociales, soit les hispaniques qui entraient clandestinement dans le pays. Mais ce n’est
pas ce qu’elle a fait. Elle a cherché des alliés avec qui combattre l’injustice.
Bref, Ashley termine son histoire et demande a chacun pourquoi il s'est engagé dans la campagne.
Ils ont tous des histoires et des raisons différentes. Il y en a beaucoup qui soulèvent un problème précis. Et pour finir, c’est le tour de ce vieillard noir qui n’a encore rien dit.
Et Ashley lui demande pourquoi il est là. Il ne soulève aucun point en particulier. Il ne parle ni de l’assurance maladie ni de l’économie. Il ne parle ni d’éducation ni de guerre. Il ne dit pas qu’il est venu à cause de Barack Obama. Il dit simplement : « Je suis ici à cause d’Ashley. » (4)
« I have a dream »disait Luther King : c'est Baracko qui le réalise !
Cependant....

Cependant, donc, Barack Obama n'est PAS un homme noir (mais il n'est pas blanc non plus, héhé !).
Oui, je sais, je sais, c'est difficile à entendre, à concevoir, même pour nous Caribéens, qui nous sommes construits dans la persistance, pertinente sous certains angles, de penser que « Tout nèg sé nèg ! »


Mais justement, pour nous aider à conceptualiser ce nouveau grand pas à accomplir, Edouard Glissant dessine aussi les contours de ce monde nouveau dans lequel nous avons tout à gagner, comme Obama semble prêt à le défendre :


« La mondialité (qui n'est pas le marché-monde) nous exalte aujourd'hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l'on parle le dieu que l'on honore ou celui que l'on craint, le sol où l'on est né. L'identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d'artifice, une ovation des
imaginaires. La multiplicité, voire l'effervescence, des imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de ce que toutes les cultures, tous les peuples ont élaboré en ombres et merveilles, et qui constitue l'infinie matière des humanités. La vraie diversité ne se trouve aujourd'hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d'organiser ses
principes d'existence et de choisir son sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s'accommoder de peaux, de langues, de dieux différents.
(...)

Pas une des créolisations survenues dans le monde n'a conduit à l'effacement pur et simple d'une de ses composantes. Il y a tant de présences dans une ronde de tambours, tellement de langues dans un choeur de reggae ou dans une phrase de Faulkner, tellement d'archipels dans une volée de jazz. Et combien d'énormes rires de libération, de jubilation, quand tout cela se rencontre »(5)

Strasbourg le 5 novembre 2008


1 Edouard Glissant, interview donnée aux Inrockuptibles : « Obama rattrape l'histoire américaine », 28 octobre 2008
2 Edouard Glissant, idem
3 Discours de Barack Obama sur la question raciale, mars 2008
4 idem

5 Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent : l'identité nationale hors-la-loi ?, Editions Galaade,
Institut du Tout-Monde, 2007
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