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la société

Sous des aspects modernes, un passé qui perdure.

Dans son ouvrage, "Tant que je serai noire" -  traduit en français aux éditions Les Allusifs en 2008 -  l’auteure africaine américaine Maya Angelou raconte l’histoire suivante : “Vous connaissez l’histoire de l’esclave qui décide de racheter sa liberté ? Eh bien le nègre en question était un esclave, mais son maître l’autorisait à travailler à son compte le soir, le week-end et les jours fériés. Il a donc travaillé. Très dur, à part ça. Après une journée de labeur sur la plantation, il se tapait vint-cinq kilomètres à pied pour aller jusqu’en ville où il travaillait, puis il revenait sur ses pas, dormait deux heures et se levait à l’aube pour recommencer. Il économisait le moindre sou. Pas question de se marier (...) Il a fini par épargner mille dollars. Une fortune. Là, il va trouver son maître et lui demande combien il vaut. “Pourquoi cette question” demande le Blanc. “ Je suis curieux de connaître le prix des esclaves”, répond le nègre. Le Blanc explique qu’il paie de huit cents à mille deux cents dollars pour un esclave de qualité. Tom, cependant se fait vieux et ne peut pas avoir d’enfants. S’il souhaite se racheter, six cents dollars suffiront. Tom remercie le maître et retourne à sa case. Il déterre son argent pour le compter. Il caresse les pièces avant de les remettre dans leur cachette. Puis il retourne auprès de l’homme blanc et lui dit : “Vous savez, patron, la liberté coûte trop cher en ce moment. Je vais attendre que le prix baisse un peu (...)

(...) Nous rîmes mais notre hilarité dissimulait un embarras au goût amer. A différentes étapes de notre vie, nous avions été comme Tom. Par moments, j’avais moi-même refusé de payer le prix de la liberté...”

J’ai choisi cet extrait parce qu'il nous concerne tous et parce que j’étais plongée dans ce roman tandis que l’avion m’emmenait vers la Guadeloupe où j’avais choisi d’aller afin de témoigner du mouvement initié par le collectif Lyannaj Kont Pwofitasyon.

En lisant cet extrait, je me disais que certains d’entre nous avaient décidé de payer le prix de le liberté au prix fort.

Les guadeloupéens qui sont en lutte aujourd’hui dénoncent l’organisation d’une société qui, même si elle semble composée de gens libres, continue à fonctionner sous la férule de maîtres qui prélèvent leurs dividendes sur une population qui vit pieds et poings liés, captifs d’un groupe social qui contrôle tous les secteurs.

Les maîtres ont peu ou pas du tout changé, et ce que les guadeloupéens ont découvert avec stupéfaction et colère c’est la collusion entre un certain nombre de patrons féroces et les services de l’Etat sous les yeux d’élus qui avouent n’avoir jamais été en mesure d’obtenir d’explications sérieuses sur un certain nombre de dérives constatées dans la gestion des biens du pays, quand ils auront eu le courage de les réclamer.

Je ne vais pas revenir ici sur ce qu’ont révélé tous les journaux qui, depuis peu, ont essayé de comprendre un mouvement qui met dans les rues des dizaines de milliers de personnes de toutes conditions : les profits exorbitants sur les produits alimentaires, les jeux d’écriture et la carambouille de compagnies qui “trompent” y compris l’état, la discrimination qui touche les guadeloupéens à compétence égale, les emplois dont les autochtones ne sont même pas informés, réservés qu’ils sont à une caste d’européens qui vivent entre eux à la manière de l’ex-Afrique du Sud derrière de hautes grilles. La situation est d’une extrême gravité, elle l’est depuis de longues années. Taux de chômage pléthorique, jeunesse découragée, recrudescence des agressions et de la vente de drogues dures, manque de personnel dans les écoles etc.

Mais ce que les guadeloupéens ne supportent plus, c’est le fait que sans cesse on leur renvoie à la figure leur vie d’assistés” alors qu’ils constatent que leur pays produit des bénéfices record pour une poignée d’individus qui refusent de redistribuer ces bénéfices et réclament sans cesse davantage d’exonérations de charges patronales qui leur sont largement accordées depuis des années. De ceux-là, on ne  dit jamais qu’ils sont assistés cependant que leurs profits sont largement suffisants pour leur permettre de soutenir les plus bas salaires. Et en cela, les revendications avancées là-bas ne sont en aucun cas opposées à celles qui pourraient être formulées ici, en France.

La plate-forme de revendications du LKP a été réduite par les médias à une exigence d’augmentation de “200 euros pour les bas salaires”. Combien de points n’ont jamais été évoqués : la question des expulsions des logements sociaux, celle des violences faites aux femmes, celle de l’éducation – quand on sait que 19 classes du primaire sont sans enseignants depuis le début de l’année - celle des handicapés dont l’appareillage coûte 50% plus cher qu’en France hexagonale, celle des retraités – comment vivre avec 410 euros par mois dans une région où le surcoût atteint jusqu’à 4 fois le prix des produits vendus dans l’hexagone ? – celle du prix de l’eau qui varie de façon considérable d’une commune à l’autre, celle du surcoût du téléphone -79 euros par mois sans le téléphone illimité), celle des prix des services bancaires, et la liste est en effet longue : 146 points de revendication.

Mais plus encore, plus important, et il faut le dire “fondamental”, il est surtout question, pour le LKP de redonner à notre société humaine une nouvelle dimension. Cette société de consommation à outrance dont les méfaits ont commencé à se faire sentir il y a plus de dix ans, il faut lui tordre le cou.

 C’est le leitmotiv des membres du collectif. Le combat est engagé en ce sens. Il sera difficile, long mais la parole est libérée et c’est de mon point de vue un pas important qui a été franchi avec ce mouvement. Le LKP appelle les guadeloupéens à analyser leur rapport à la consommation, à s’interroger sur le sens qu’ils veulent donner à leur vie, sur les relarions qu’ils entretiennetn avec ceux qui les entourent : c’est le sens du mot “lyannaj”. “Unité, solidarité, attache forte”.

A l’initiative du LKP, les petits producteurs, les pêcheurs ont entamé un autre type de rapport marchand avec le population. Ventes directes, baisse des prix, organisation de marchés populaires, personne ne meurt de faim, loin de là. Les enseignants s’organisent pour faire travailler les élèves à distance, certaines associations font travailler les écoliers, les étudiants des classes préparatoires n’ont jamais été empêchés d’assister à leurs cours.

Les guadeloupéens disent leur fierté retrouvée, même si la peur de la répression ou des effets de la grève sur les entreprises fait parler d’autres dans un sens opposé. Mais la majorité s’accorde à dire qu’il fallait faire quelque chose, ne pas en rester à cette société en souffrance, y compris les “métropolitainsé qui se sont engagés aux côtés du LKP et dont la présence vient démentir les rumeurs de racisme qui sont utilisés pour discréditer ce mouvement très populaire.

Ils le disent “gentiment”, manière de dire qu’il s’agit d’un mouvement non violent. On cite aux tribunes Gandhi ou Martin Luther King :

 

“S’il n’y avait eu Ghandi en Inde ainsi que ses nobles compagnons, L’Inde n’aurait jamais été libre. S’il n’y avait eu Nkrumah et ses compagnons au Ghana, le Ghana serait encore une colonie britannique. S’il n’avait pas existé d’abolitionnistes en Amérique, des blancs et des noirs ensemble, nous serions encore en train de vivre dans les cachots de l’esclavage. Et donc, ainsi que cela a existé à toute époque, il existe à chaque période historique des gens qui ne craignnet pas qu’on leur coupe le cou, qui ne craignent pas d’être persécutés, rejetés, chassés à coups de pieds parce qu’ils savent que la liberté n’est jamais donnée mais qu’elle s’acquiert par la révolte et l’agitation obstinée et continue de ceux qui sont pris dans les mailles du système”

(Martin Luther King. La naissance d’une nouvelle nation – 7 avril 1957.)

 Un texte écrit à son retour de Guadeloupe, février 2009.

D'autres textes de Gerty Dambury à venir sur : http://gertywords.hautetfort.com/

 

 

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