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Kréyol Factory, une belle usine

Près de 3000 visiteurs se pressaient ce lundi 6 avril pour faire partie des nombreux élus (des invitations au vernissage circulent à profusion sur le net) qui ont vu en avant-première la première grande manifestation du maître de ces lieux Jacques Martial. Le nouveau Président du Parc de la Villette tenait à cet événement sur la Caraïbe et ses nouveaux mondes, premier événement qui s'inscrit dans son projet de faire de La Villette  "un espace de création et d'échanges dédié au vouloir vivre ensemble". Ainsi un événement d’une telle envergure qui habituellement se monte en 3 ans, son équipe et lui l’ont fait en moins de deux à la suite de l'exposition événement "Bêtes et Hommes" clôturée en janvier 2008.


La première impression est celle d’une grande messe oecuménique, toutes tendances confondues. Les territoires francophones, hispanophones, anglophones sont réunis en ce qu’il convient de présenter comme le plus important événement pluridisciplinaire jamais envisagé sur les cultures issues des mondes créoles. Sur près de 2800 m2, peintures, photographies, installations, films, concerts et spectacles vivants rythmeront la Grande Halle de la Villette et plus encore au cours des 6 prochains mois. « Une folie » diront certains, mais très certainement un pari audacieux sur la nécessité d’ouvrir les mentalités encore à l’étroit dans des stéréotypes qui n’en finissent pas de contaminer la Caraïbe et « ses autres mondes ».

 

 

 

100 000 visiteurs sont attendus dans la vaste « mer métaphorique » conçue par Raymond Sarti, cet univers de carton (recyclé?) dans lequel s’immiscent les œuvres au gré d’une scénographie plutôt réussie. Elle  permet une déambulation claire à travers sept thèmes qui constituent les points de référence de l’exposition.

Miguel Luciano / Kréyol Factory 2009 © GDCLe tour d’horizon qui prend quand même deux heures appelle quelques réflexions. La première sans doute est celle non pas de ce qui rassemble ces divers territoires, mais justement ce qui les distingue. Car même si les thèmes n’ont pas de trames géographiques, celles-ci se dessinent malgré tout. Les œuvres issues des territoires de la Caraïbe francophone sont bien éloignées de celles de l’océan indien ou encore des terres hispaniques. Moins d’audace, plus de retenue ou de sobriété sans doute, opposée à la provocation d’œuvres aux sens exacerbés. Chez les latins tout est plus : plus coloré, plus drôle, plus violent aussi sans doute. La voiture du dominicain Limber Volorio faite de milliers de douilles en est un exemple.

On remarque aussi un certain abandon de la peinture, l’exercice de la toile semble un peu dépassé, au profit des installations plastiques ou vidéo mais surtout de la photographie, médium de prédilection des territoires ultramarins. Du moins c’est ce qu’on pourrait penser à en juger par le choix des commissaires. 250 photos contre 80 œuvres plastiques! C’est un signe des temps sans doute, à une époque où chacun peut y aller de son appareil numérique et « shooter » en moins de deux la ou les centaines de photos cadrées à l’identique et à l’infini. Car il faut le dire, ici la photo laisse un peu sur sa faim. Quelque chose de la trempe d'Entrevues en Martinique (commissariat Suzy Landau) était plus attendu. Rares sont les photographes qui dans cette exposition « photographient ». Les travaux de l’anglaise Leah Gordon sur le carnaval de Jacmel sont remarquables, même s’ils auraient largement mérité une autre présentation. Chez elle, pas de doudouisme. Un carnaval en noir et blanc, photographié au 6x6, que dire de plus. ?  Tout comme chez Phyllis  Galembo, américaine, il y a un vrai parti pris esthétique. Le travail de cette dernière évoque l’art du portrait, un truc sans doute démodé mais souvent efficace. Et pourquoi pas? Le portrait s’affranchit du sujet, il s’empare de la force d’un regard,  d’un objet, d’une forme, en saisit l’essence et nous la restitue…Qu’on ne s’y trompe, les paysages, les compositions urbaines sont aussi appréciables, mais la facilité peut désinteresser. Un ghetto, une maison à l’abandon, une famille qui a du mal à boucler ses fins de mois constituent de beaux sujets mais ils ne suffisent pas à faire d’une photo une œuvre d’art, il leur faut aussi la manière.

 

 

Plus encore, le choix des formats de certaines photos ne joue vraiment pas en leur faveur. Souvent à l’étroit dans des cadres bon marché, elles étouffent, compriment plus leurs sujets plus qu’elles ne le libèrent.

Les vidéos ne sont pas des plus folichonnes non plus. Où se trouve Isaac Julien ou à défaut ses petits frères? Là encore, trois vidéos de carnaval montées en triptyque ne suffisent pas à étancher une soif de connaisseur qui en regardant une œuvre a besoin de vibrer. L’émotion qui peut aller de la répulsion à l’envie est la condition essentielle pour susciter l’intérêt, l’envie de s’attarder un moment. Sans parler d’immédiateté primaire, c’est toutefois un élément constitutif de l’œuvre d’art. Mais en s’agit-il d’une?

Dans cette exposition les talents sont nombreux, certains roulent leur bosse depuis quelques années déjà et confirment un peu plus chaque fois leur capacité à nous interroger, Bruno Pedurand ou Ernest Breleur font partie de ceux-là, et ils ne sont pas les seuls mais que dire de certaines oeuvres, encore trop approximatives dans un événement de cette envergure qui ne peut se permettre le luxe de l’à peu près?


(Photo : Voukoum, détail sur 3 mas / personnages créés pour le carnaval) On peut s’étonner que certains noms incontournables ne soient pas de la sélection. Serait-ce au fond un signe, quelque chose qui nous dirait qu’en dépit de louables efforts, le sujet « ultramarin » ou né des conséquence de l’esclavage pour être plus précis, n’est pas encore porteur? Serait-ce l’explication au choix délibéré d’offrir au visiteur un accès simplifié à des cultures promptes à subir les préjugés? Dans ce cas, il aurait fallu jouer la carte franche de l’exposition pédagogique, car l’art ne peut souffrir l’entre deux. Les amateurs d’art contemporain risquent une certaine frustration face à un ensemble dissonant, tandis que le grand public peu averti n’en ressortira pas plus instruit. Peu est fait, en effet, pour l’initier  à ces univers. Mais quel était l’objectif réel des organisateurs, proposer une exposition d’art contemporain ou un parcours pédagogique? Et que penser de la présence des costumes et vidéos sur le carnaval de l’association Mouvman Kiltirel Voukoum? Était-ce vraiment leur place à côté des œuvres de Kara Walker?…Une exposition qui se cherche et qui oscille entre  traditions populaires et art contemporain mais qui de toute évidence n’est ni l’un ni l’autre, voilà ce que suggère Kreyol Factory.


A cela s’ajoute, malheureusement, un catalogue pauvre en réflexion de fond sur le contenu de l’événement et dont le corps, constitué d’extraits de textes littéraires, ne suffit pas à étancher la curiosité qui émane de cet ensemble impressionnant malgré tout.
Alors, il faudra que le visiteur s’arme de son bâton de pèlerin, qu’il se rende aux rencontres, aux concerts, aux spectacles, à toutes les activités périphériques s’il veut véritablement que se crée la rencontre entre lui et ces « autres mondes ».

 

>> Voir le programme de Kréyol Factory

Info/résa 01 40 03 75 75
Plein tarif 7 euros - Gratuit pour les spectateurs de Mizik Factory et des Rencontres de la Villette.

>> Le blog de Raymond Sarti, scénographe

>> Portrait de Jacques Martial sur Feobus, un blog qui regroupe des articles sur les Afro Antillais, qui font l'actualités dans le monde.

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