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Les 16 de Basse Pointe, un film de Camille Mauduech

Oserais-je avouer que je n’avais jamais entendu parler de l’affaire des 16 de Basse-Pointe ? C’est pourtant le cas.  Un béké, Guy de Fabrique, est assassiné sur une plantation de canne dont il est le gérant. S’ensuit une chasse à l’homme qui au bout de plusieurs semaines se soldera par l’arrestation de 16 hommes, 16 ouvriers noirs de la plantation. Leur culpabilité ne fait aucun doute. Cela ne se passe pas au XVIIIème siècle mais en 1948, 2 ans après la départementalisation de cette ancienne colonie française, la Martinique. Pour éviter les remous et sans doute  garantir un procès exemplaire de ces hommes que tout condamne à priori, ils seront expédiés, à fond de cale, vers Bordeaux. Ce procédé issu d’une époque qu’on croyait révolue, n’est qu’un trait de la sombre histoire que révèle Camille Mauduech. La réalisatrice, qui a passé plus de cinq ans à éplucher des archives, cinq ans pour rencontrer ceux toujours vivants.

Derrière l’affaire du règlement de compte, se glisse aussi celle de la politique, mais plus profondément encore ce sont les stigmates d’un passé qui en 1948 sont toujours très présents. A cette époque les progrès sociaux sont bien maigres et les 40 000 travailleurs des plantations martiniquaises vivent dans des conditions proches de celles de l’esclavage, les termes mêmes pour décrire les postes de chacun n’ont pas évolué depuis la colonie et le gérant reste le commandeur.

 

Mais, il est cependant une différence de taille : les syndicats. Ceux-ci sont organisés, mobilisés dans la vie des citoyens de l’île mais aussi de "métropole". A leur arrivée en France, ce sont d’abord les dockers affiliés à la CGT qui refuseront de les débarquer. Puis les jeunesses communistes s’empareront du dossier et lanceront une vaste campagne de soutien aux 16 hommes. Progressivement, ce procès devient celui de la France coloniale. Après 3 ans de détention provisoire les 16 de Basse-Pointe seront finalement acquittés sans jamais avoir dénoncé aucun des leurs. Si leur solidarité est exemplaire, cette affaire aura surtout permis de lever le voile sur des rapports de force et des modes de fonctionnement de la société martiniquaise tout à fait archaïques.


Camille Mauduech a choisi un procédé de réalisation un peu déroutant au départ, celui de se mettre en scène dans l’enquête qui la mène de témoins en énigme, de découvertes en échecs. Une omniprésence troublante, presque rebutante au départ mais qui peu à peu donne tout son sens à cette investigation qui n’est pas uniquement celle d’un procès criminel mais également celle de l’identité. La réalisatrice tout au long du film, met l’accent sur les différentes composantes ethniques qui constituent l’identité de ces hommes et sans doute par extension celle du peuple martiniquais dans son ensemble et bien entendu la sienne en particulier. Ces différents croisements révèlent l’intelligence d’un scénario qui a bien compris qu’à partir du singulier, c’est l’universel que l’on touche. Que l’histoire de ces hommes est à bien des égards celles de tous les peuples colonisés.


Un film poignant et digne mais jamais larmoyant dont le plus troublant est sans doute son actualité. L’affaire d’il y a 60 ans n‘est pas sans  évoquer les tensions des mois janvier et février 2009 qui ont secoué la Martinique et la Guadeloupe. 60 ans plus tard, les même castes d’exploiteurs et par extension tout un système sont pointés du doigt, à croire décidément que le vrai changement est bien long à venir.

 

Sortie nationale le  22 avril 2009

Ce film est resté à l'affiche en Martinique plus d'un mois et projetée en Guadeloupe , le 11 nov.
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