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Notes du Festival Téyat Zabim 2009, Guadeloupe

Des extraits de la nouvelle charte des Créateurs, document qui annonce le Kolektif Sonny Rupaire en Guadeloupe, ont été lus par Gérard Poumaroux, directeur de la culture de la ville des Abymes et directeur du Centre Sonis, lors des cérémonies d’ouverture de l’édition 2009 « hors-série » du Festival Teyat Zabim. Marilynn Jalton (directrice d’administration) et Danielle Diakok (élue à la culture) ont aussi accueilli les très nombreux spectateurs lors de ce moment chaleureux et très animé, avant que les premiers spectacles commencent.

Cette année, le « Bik », lieu incontournable de l’animation musicale et culinaire du festival, se trouvait sur le parvis de Sonis. Toutefois, c’est le théâtre qui était au centre du Festival avec neuf spectacles, associatifs et professionnels, ainsi que des ateliers de contes, de danse et d’écriture pour jeune public.

Si la créativité théâtrale des jeunes était le mandat d’origine du festival (notons la lecture organisée par la comédienne et metteur en scène Esther Myrtil avec ses élèves de l’atelier Karib Acte), les manifestations professionnelles n’ont pas manqué, et la diversité de celles-ci montre que la réflexion sur la pratique théâtrale est toujours extrêmement vivante. Pour ce qui est des spectateurs, les salles bien remplies étaient le meilleur signe que le public a besoin de confronter les représentations de son imaginaire et il est évident que ce Festival joue un rôle hautement important dans le processus de création locale.

Il y avait donc beaucoup de matière à réflexion. Sans insister trop sur la salle du Centre Sonis (seul lieu de spectacle cette année, étant donné les limites budgétaires) où l’acoustique laisse à désirer et où un parterre non incliné empêche les spectateurs de voir la scène au-delà de la 4e rangée, je préfère parler des deux spectacles qui m’ont le plus frappée, deux textes primés par l’association Textes en Paroles.

Premièrement, il y eu la magnifique lecture scénique de Congre et Homard, une pièce de la martiniquaise Gaëlle Octavia. Lu par Joël Jernidier et Dominik Bernard sous la direction de Bernard, ce dialogue serré, intense nous mène d’une situation apparemment cocasse vers une confrontation inquiétante.

Un moins jeune (le mari), donne rendez-vous à un plus jeune, dans un café. Un jeu de chat et de souris verbal (ou plutôt de « congre » et de « homard ») dévoilera la raison de cette rencontre. Et dès lors, la pièce tourne autour de la femme « absente », catalyseur du drame, que le « mari » ne cesse d’évoquer. La révélation choc met une fin abrupte à la conversation. En effet, le metteur en scène a coupé la fin du texte pour laisser le spectateur dans le doute. Une solution excellente qui a prolongé l’ambiguïté hors les murs du théâtre et fait parler la foule longtemps après la fin du spectacle.

Cet auteur, très intéressant, maîtrise l’art du dialogue. Les répliques coulent sans efforts, elles pétillent d’ironie, de tension et de méchanceté. La pièce est surtout un numéro d’acteurs qui permet aux comédiens de donner libre cours à leur virtuosité. Le visage de Dominik Bernard (le mari) est devenu une grammaire de toutes les possibilités de la physionomie humaine, évoquées par un mouvement des sourcils, un clignement des yeux, un sourire bien placé, un regard diabolique juste avant d’épingler son adversaire. Son sens du rythme impeccable prolonge le plaisir de cette « mise à mort » symbolique. Cette lecture, à la limite d’une véritable mise en scène, a révélé des personnages bien définis par le jeu légèrement sadique du mari et le désarroi de l’autre (Joël Jernidier, un acteur dont nous reconnaissons tout le potentiel extraordinaire). Toutes les nuances, les tons, les rythmes dans cette orchestration de voix et de visages ont confirmé le travail absolument remarquable du duo Jernidier-Bernard. La pièce fera l’objet d’une mise en scène par la troupe Grace Art Theatre et sera présentée prochainement en Guadeloupe.

La création de la pièce Conte à mourir debout, œuvre de Frantz Succab fut plus problématique. Ce texte, primé par l’association Textes en Paroles, ensuite accompagné vers une production par ETC Caraïbe, L’Artchipel, et jouée par la Compagnie Savann (Guadeloupe) était mise en scène par Antoine Léonard Maestrati.

Roberval (Aliou Cissé), grand tambouyé, vient d’apprendre que ses jours sont comptés. Il attend la mort avec une certaine angoisse mais surtout avec beaucoup de colère. Il refuse de devenir une de ces légendes glorifiées hypocritement par le peuple, une inscription dans l’histoire de la collectivité exploitée par les média. Un chroniqueur de la télévision intervient (Harry Baltus) pour nous reconstituer la vie « officielle » de ce grand homme. Roberval et ses proches refusent cette farce médiatisée de leur vie et interviennent constamment pour « corriger » la version publique par des aperçus sur une vie privée savoureuse, moins glorifiée mais plus humaine. Situés dans une théâtralité hautement autoréflexive, les différents récits de cette vie joués en tant que mise en abyme par les comédiens qui réfléchissent autant sur le théâtre que sur la situation (« ceci n’est que du théâtre » répètent-ils), nous transportent dans une suite de moments où l’auteur insiste sur la nature ‘jouée’ non seulement des personnages mais de toute la réalité guadeloupéenne. La nécessité de briser l’illusion du réel capte l’esprit du « masko » qui, selon l’auteur et ses personnages, pénètre toute la vie guadeloupéenne, toutes les attitudes des habitants de l’île, pour transformer la vie quotidienne en vrai théâtre. La parodie du « masko », le faux semblant, la manière de détourner les choses pour atteindre ses fins, serait traduite ici sur le plan théâtral par les personnages « épiques » qui refusent l’illusion du réel, qui insistent sur la nature jouée de tout ce que nous voyons et par un esprit ludique qui domine l’ensemble. Ainsi le théâtre révèle sa vraie nature car ce spectacle nous transporte explicitement, par les moyens de la scène (éclairages, décors, personnages qui mettent en évidence leur statut d’acteurs) vers un monde où des morts et des vivants peuvent se rencontrer, un monde de rêves et de désirs. Tout devient possible par le théâtre s’il est libéré des attentes figées d’un réalisme réducteur, des attentes d’un public qui ne sait pas regarder la scène. Toutefois, l’auteur semble remettre aussi en question les icônes de la culture guadeloupéenne. Le vieux tanbouyé est un de ces vieux cadavres qu’il faut démythifier pour ne pas rester figé dans le passé et faire progresser la créativité au pays. Vision optimiste, ludique, voire subversive et ambiguë même, qui pose des problèmes évidents pour un metteur en scène.

Il faut dire que Maestrati semble avoir eu du mal à cerner toutes les complexités de l’œuvre. Il a créé des moments visuels extrêmement beaux, surtout l’écran illuminé qui transforme les acteurs en théâtre d’ombres lorsqu’ils semblent passer de l’autre côté de la vie. Et voilà que le vieux tanbouyé s’en va dans la nuit avec son tambour sur le dos pour rejoindre le monde de ses ancêtres.

Toutefois, si le travail visuel était excellent, la direction d’acteurs était moins heureuse, malgré une distribution excellente dont Aliou Cissé (Roberval) une des grandes présences de la scène martiniquaise, Gladys Arnaud (Bertilia, la femme) et Joël Jernidier, dont l’irruption sur scène a apporté une bouffée d’air frais à ce monde un peu étouffant.

Harry Baltus qui est aussi un très bon comédien, était figé dans le jeu mécanique du chroniqueur à la télévision. Il devait se démarquer des autres et son style de robot était amusant au départ mais il est vite devenu lassant, au point où on se demandait si ce n’était pas le texte qu’il fallait remanier. Mais non, car une interprétation différente de l’acteur aurait tout changé. Aliou Cissé qui a vu son personnage et sa belle voix restreints par une lecture de tonalités inégales et un corps cloué à son fauteuil, presque immobile, avait beaucoup de mal à infuser ses derniers râles d’une énergie scénique. Gladys Arnaud, sa femme a souffert des mêmes décisions de mise en scène. Un jeu trop « contraint » par ce qui ressemblait à un manque d’énergie, et des inégalités tonales, même lorsqu’elle raconte les rencontres sexuelles brûlantes entre elle et son mari au début de leur liaison. À part quelques moments piquants, il y avait une absence générale d’énergie ludique, des acteurs figés peut-être dans une temporalité suspendue entre la vie et la mort mais cette vision n’a pas bien réussi sur le plan scénique.

Karine Pédurand, en tant que voisine très énergique, est tombée dans un style de jeu burlesque à la J.P. Sturm, un choix qui a diverti la salle mais n’était pas du tout approprié pour la pièce. Ajoutons que les limites de la salle du Centre Sonis n’ont pas facilité les choses. La pièce doit être jouée à l’Artchipel et en Martinique. Il se peut très bien que ces différents lieux contribuent à dynamiser le travail scénique de cette équipe dont le potentiel artistique ne fait aucun doute.

La troupe Pawol a Neg Soubarou de Harry Kancel a présenté un conte allégorique Demasiyaj, qui bénéficiait d’un chanteur lewoz magnifique, José Maragnès.

Étant donné la précarité de la situation actuelle en Guadeloupe, le fait même de pouvoir organiser cet événement « hors-série » était un véritable exploit. Les moyens étaient limités mais visiblement, la volonté de toute l’équipe organisatrice n’a jamais faut défaut et nous les félicitons de leur ténacité et de leur engagement vis-à-vis de la culture. D’autres événements sont prévus cet automne aux Abymes. Nous attendons la suite avec impatience.

Alvina Ruprecht

Paru pour le première fois sur le site  www.carleton.ca/francotheatres

Edition hors-série du Festival Téyat Zabim 2009 du 20 au 23 mai 2009 au Centre Culturel Sonis avec Grace Art Théâtre, Cie Savann, Troupe Pawol a neg Soubawou avec deux spectacles par soi.

 

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