Recevoir nos informations

S'abonner

Inscription à la Lettre d'informations culturelles caribéenne « Ici et là-bas » mais à des listes concernant des créations/actualités culturelles par territoire
Hasta pronto! Adan an dòt soley

JE SOUTIENS GENS DE LA CARAIBE !

Trames de G. Dambury vu par Alvina Ruprecht

A l'occasion de la présentation de Trames de Gerty Dambury dans l'événement Théâtres créoles de La Villette du 29 septembre au 03 octobre 09, nous publions la critique d'Alvina Ruprecht qui reconnait là un texte "extrêmement intéressant" mais une production inégale.

Gerty Dambury, auteure dramatique guadeloupéenne est sans doute mieux connue pour sa pièce Lettres indiennes créée en Avignon en 1996 par Alain Timar (Théâtre des Halles) et à New York en 1997 par Françoise Kourilsky (Théâtre Ubu Rep) sous le titre Crosscurrents. Cette fois-ci, Dambury elle-même assure la mise en scène de son oeuvre la plus récente, Trames, actuellement en tournée en Guadeloupe après un passage au Musée Dapper (novembre 2008) et au théâtre Aimé Césaire à Fort-de-France. J'ai pu la voir au Ciné-théâtre du Lamentin (sur la Basse-Terre), un cinéma qui devient théâtre à l'occasion, où les fauteuils sont très confortables mais où le dispositif d'éclairage n'est pas totalement adapté à la création théâtrale. L'éclairagiste Jean-Pierre Nepost a pu néanmoins créer des effets de lumiére magiques pour cerner le monde des absents dont la présence sous-tend l'oeuvre mais que les tendances réalistes de la mise en scéne n'ont pas toujours su capter.

Le texte est extrémement intéressant. Les différentes "trames" de cette oeuvre construisent la mise en abyme d'un drame familial dont le dénouement nous rapproche de la tragédie classique. Inspiré d'un vrai fait divers de Guadeloupe, cette histoire montre les étapes d'une confrontation entre une mére sociologue, jouée par Firmine Richard et un fils instable (Jalil Leclaire), SDF, drogué, coléreux, angoissé, blessé par le sort - la séparation traumatisante de ses parents. Plusieurs pistes se croisent pour assurer la complexité humaine des sensibilités qui se heurtent. Le fils obsédé par un pére africain absent, cherche à renouer avec cette Afrique qui a tant déçu la mére et trés vite, l'ironie de la situation nous frappe: la douleur du manque de père déchire le fils mais celui-ci reste néanmoins trés présent par le fantasme d'une Afrique des origines entretenu par le fils, alors que la mére, présence trés réelle dans la vie du jeune homme, vit derriére un mur infranchissable qui bloque les rapports entre elle et le jeune homme.

 

Il est évident que si elle semble plus sensible aux misères de ses cas sociologiques (prostitués, méres abandonnées dont les voix enregistrées la hantent) qu'aux besoins de son fils, c'est qu'elle gére mieux les douleurs à distance que les souffrances réelles de ce jeune homme qui envahit son espace et cherche de l'aide alors qu'il dégringole rapidement vers la catastrophe. Des moments de tendresse et de séduction entre les deux alternent avec des explosions de colére lorsque le jeune homme comprend que sa mére est incapable de capter, ou refuse d'entendre, ses signes de détresse.

Par ailleurs, cette danse de mort entre mère et fils se déroule sous l'oeil vigilant d'un metteur en scène "scénique", le personnage énigmatique de Dabar, qui fait une apparition de temps en temps pour commenter le jeu et assurer la distance entre les personnages et nous. Mais ce n'est pas seulement ce metteur en scéne qui casse l'illusion scénique. La mére et le fils se situent également en dehors du jeu juste avant le dénouement tragique pour décortiquer d'un regard 'professionnel' les événements, afin d'empécher qu'une émotivité trop forte brouille le regard critique. Aprés tout, il n'y a aucun coupable, il n'y a qu'une profonde incapacité de s'entendre mutuellement et c'est ainsi que l'auteur transforme cette rencontre théâtrale en un autre "cas" que les sociologues pourraient ajouter à leur répertoire d'études humaines. Vision astucieuse d'un théâtre qui croise les sciences humaines d'une maniére trés efficace.

Toutefois, la production est trés inégale. Les différents niveaux de jeu sautent aux yeux et si le fils (Jalil Leclaire) est un charmant jeune homme qu'on a envie de prendre dans ses bras, cela ne change pas le fait qu'il est mal à l'aise dans son corps en tant qu'acteur, ce qui est malheureux puisqu'il est le catalyseur du spectacle. Par contre, la présence de Martine Maximin qui revient à plusieurs reprises comme le Dabar mystérieux et sous les traits d'une des femmes interviewées qui hantent le magnétophone de la sociologue, illumine la scéne et met tout son métier de comédienne au service de ce spectacle. Martine Maximin glisse entre les magnifiques éclairages de Jean-Pierre Nepost, pour faire des apparitions trés puissantes. C'est à ces moments qu'on se laissait prendre par le jeu car ses plaintes voire ses plaidoiries étaient profondément émouvantes.

Firmine Richard, qui joue la mére, est égale à elle-même: extrémement à l'aise en scéne, elle crée 'impression d'une comédienne qui glisse par-dessus son personnage. Sa facilité en scéne donne le sentiment qu'elle a peut-étre du mal à travailler les émotions à fond, et c'est cette profondeur qui manquait à sa prestation. Il n'y a aucun doute que cette comédienne passe beaucoup mieux à l'écran. En tant que mamie espiégle dans "La première étoile" de L. Jean-Baptiste, film que j'ai pu voir récemment en Guadeloupe, elle était l'exemple parfait d'une comédienne qui s'épanouit dans les gros plans où la caméra capte son regard pétillant, surtout dans les situations comiques où son sens du rythme, sa gestualité hyperdramatique et sa personnalité débordante en font une présence remarquable.

On pourrait se demander aussi si l'orientation de cette mise en scéne était suffisante pour capter le dialogue entre les tempêtes intérieures, l'intervention du monde invisible, et une théâtralité de distanciation qui vise à casser justement le réalisme théâtral. Il y a eu aussi les panneaux du scénographe Catherine Calixte qui faisaient réfléchir. Et puis, pourquoi ces poubelles remplies de papier rouge? Couleur locale? Excès de réalisme? Nous savons que le fils patauge dans les miséres de la rue. Le souligner par une caricature de la rue était de trop. Ce qui importe est le lieu de la mére  le refuge, le lieu mythique de son salut, désir de secours gâché par l'indifférence apparente de la mére mais où une Afrique des origines plane comme projection de l'imaginaire du jeune homme. Pourquoi pas? J'aurais envie de voir cette piéce entre les mains d'un autre metteur en scéne. Tout de méme, Trames représente une évolution importante dans la dramaturgie de Gerty Dambury qui explore les possibilités infinies de la théâtralité et qui a bien mérité le prix du SACD en 2008.

Alvina Ruprecht
Gosier, Guadeloupe
mai 2009

Martine Maximin: Dabar et la prostituée
Firmine Richard: la mére

éclairagiste: Jean-Pierre Népost
Présentée au Ciné-Théâtre du Lamentin, au centre des  Arts, au ciné théâtre R. Loyson en Guadeloupe dans le cadre d'une des premières tournées du CEDAC.

  • Lire une autre critique de la pièce "Trames" sur Madinin'art
  • Voir d'autres critiques et ressources sur le site d'Alvina Ruprecht
  • Le texte de la pièce "Trames" de Gerty Dambury est publié aux Éditions du Manguier
    - pour le commander  : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
     


 

Share