Recevoir nos informations

S'abonner

Inscription à la Lettre d'informations culturelles caribéenne « Ici et là-bas » mais à des listes concernant des créations/actualités culturelles par territoire
Hasta pronto! Adan an dòt soley

3 questions à Gerty Dambury

Sa dernière pièce Trames se joue jusqu'au 03 octobre 2009 dans le cadre de Théâtres créoles de La Villette. Gerty Dambury revient avec nous sur son travail et surtout ses choix de comédiens, un choix à contre-courant de ce qu'on a l'habitude de voir et qui a suscité des critiques.

Dans Trames, vous proposez à Firmine Richard un jeu éloigné des rôles comiques dans lesquels on a l’habitude de la voir et de surcroît sur le petit et grand écran, vous demandez à Martine Maximin « d’être moins sage » et à Jalil – par ailleurs votre fils – de se défaire de ses habitudes …  Dans un entretien avec Sylvie Chalaye sur Africultures vous expliquez les difficultés à exécuter certains gestes assez éprouvants pour les comédiens .. Au bout de 33 représentations, (musée Dapper, Lavoir Moderne Parisien, Martinique, Guadeloupe) comment sentez vous les comédiens évoluer dans leur jeu ?

Je vous réponds ce matin du 30 septembre et j’ai encore en mémoire les prestations des comédiens de Trames, hier, pour la première de notre reprise à la Grande Halle de La Villette. Je pense, à chaque représentation, que malgré les fortes oppositions, les attaques quelquefois mesquines – murmurées à l’oreille, écrites par mail discret – au choix que j’avais fait de maintenir Firmine Richard sur cette production, j’ai eu raison de m’entêter.

Firmine a été pendant longtemps paralysée par le regard que l’on allait porter sur elle, dans un tel rôle. Elle s’est réfugiée dans ce qu’elle sait faire le mieux : feindre l’indifférence et se protéger derrière ses admirateurs inconditionnels. Ce qui a quelquefois eu pour effet de tirer son rôle vers un certain nombre de ses habitudes de jeu, que nous avons corrigées à chaque représentation.
J’ai constaté hier, qu’elle était plus à l’aise, qu’elle donnait place à plus de mouvements dans son jeu, davantage de variations, moins de panique aussi sur certaines parties du texte qui étaient à chaque fois, pour elle, des montagnes à gravir.

Ecoutez, soyons tranchants maintenant : les rôles que Firmine a tenus au cinéma, ont peut-être été un peu vite analysés comme des rôles comiques. Je ne crois pas que Juliette dans Romuald et Juliette soit comique. C’est un rôle de femme généreuse, directe, tendrement rugueuse, il ne s’agit pas d’un rôle comique. Son rôle dans "Huit Femmes" de F. Ozon ne me paraît pas davantage comique et si l’on analyse ce film, on pourrait tout autant dire que toutes les comédiennes ont été employées ou dirigées dans des emplois qui leur sont familiers : la femme fatale pour Fanny Ardant par exemple.

Ceci dit, il est vrai que les rôles de mère, de femme de ménage, de fille de salle ou d’infirmière nous ont été longtemps réservés. Mais nous-mêmes, ne jouons-nous pas de cela ? L’emploi de Firmine dans "La première étoile" de Lucien Jean-Baptiste est celui du comique, oui. C’est un film réalisé par un antillais avec des antillais, alors ? Pour ce qui est des rôles de servante ou de femme de condition très modeste, quasiment toutes les comédiennes noires que je connais, ont joué ce genre de rôle. Il se trouve que certaines les tiennent plus discrètement que d’autres mais on y est quasiment toutes passées. Moi-même, dans Siméon, j’étais la soeur modeste et couturière de Jacob Desvarieux. Alors, quelle est cette cabale ? À quoi joue-t-on exactement ? Est-il si difficile de faire preuve de générosité envers les comédiens et d’accepter d’imaginer qu’ils puissent, qu’ils veuillent sortir des ghettos dans lesquels on les enferme ? J’ai écouté Firmine Richard, elle n’a pas répondu tout de suite à toutes mes attentes mais le changement s’est opéré, après plusieurs représentations et il faudrait que nous en ayons encore beaucoup pour que tous les comédiens se glissent bien dans leur rôle. C’est valable pour tous les comédiens, d’où qu’ils viennent et quelle que soit la pièce, quel que soit le rôle. Nous sommes durs avec nous-mêmes et nous autorisons les autres à exiger plus de nous que d’eux-mêmes. C’est peut-être encore là une subsistance de notre sentiment d’infériorité. Nous avons le droit d’être en train de chercher, nous avons le droit de nous tromper, nous avons le droit de tenter des choses différentes et nous avons le droit d’exiger le respect du travail de nos artistes. Il faut aussi que nos artistes soient plus exigeants, mais ils ont aussi le droit de vouloir jouer des choses légères, des choses qui fassent rire, et de se retrouver dans tout autre chose le lendemain. Et alors ?

Concernant Jalil Leclaire - qui aimerait bien que l’on cesse de ne le voir que comme le fils de Gerty Dambury -  il faut être clair. Je ne l’ai pas choisi parce que c’était mon fils, je l’ai choisi parce que je voyais du potentiel en lui, que ce potentiel n’est pas  - comme tout potentiel – totalement développé mais je pensais qu’il fallait que Jalil soit confronté à la scène et non pas confiné en permanence dans des cours de théâtre où il répétait les mêmes exercices depuis trois ans.

Ce sont ces mêmes exercices  - du genre de ce que je nomme « la ligne bleue des Vosges », qui consistent à s’adresser à un public là-bas, très loin, très imaginaire – qui ont fait apparaître dans son jeu des habitudes qu’il fallait combattre.


Je crois vraiment que c’est ce que j’aime : chercher avec les gens, leur faire confiance. J’ai eu le même problème sur "Verre Cassé", avec Jean Bédiébé, certaines personnes qui avaient assisté aux répétitions me mettaient le doute sur les capacités de ce comédien et j’ai eu raison d’insister, de le garder, de lui faire confiance, même s’il le sait lui-même, j’ai été quelquefois inquiète du temps que prenait le travail.

Pourquoi est-ce qu’on ne ferait confiance qu’à des comédiens installés, exactement configurés pour un type d’emploi ? Est-ce que ce ne serait pas de la paresse ?
Jalil est encore parti pour suivre d’autres cours, dans une autre école à Bruxelles et je crois que le fait qu’il n’ait plus cette pression, ce regard sur « le fils de gerty qui débute », lui permet de faire vraiment montre de tous ses talents et nous avons été nombreux à le constater hier au soir.

Quant à Martine, je n’ai pas grand-chose à dire de plus, elle a répondu aussitôt à mes attentes, à savoir que je voulais qu’elle ne soit pas seulement la Martine discrète et sérieuse que l’on voit souvent sur scène, même si j’ai pu utiliser cet aspect pour certains moments de la pièce.
 

Vous faites finalement le choix du contre-courant ?

Aller à contre-courant, oui, j’essaie toujours de le faire, ce n’est pas une voie facile et je dois me battre beaucoup, cela peut me rendre quelquefois agressive car je ne renonce pas facilement.  Certaines de mes pièces demeurent dans l’ombre parce que si je ne les mets en scène moi-même, je trouve toujours des metteurs en scène, connus et reconnus, qui me disent qu’ils ne voient pas comment « mettre cela sur le plateau ». Il se trouve que le « plateau » évolue beaucoup, qu’on sort du strict plateau pour aller vers des espaces extérieurs au plateau (grâce à la vidéo par exemple). Trames en est l’exemple. J’ai donné à lire le texte à plusieurs metteurs en scène et j’ai eu les mêmes réponses emberlificotées pour dire non. J’ai relevé le défi, j’ai monté la pièce, avec ses imperfections et maintenant, je défends le bébé becs et ongles.


Vous avez reçu le prix de la SACD de la dramaturgie de langue française, donc de la francophonie, or on vous a souvent entendu critiquer le fait que les Antillais francophones soient associés à des événements liés à la seule la francophonie et écartés des autres réservés aux français, êtes vous revenue sur vos positions ?

Je vais sans doute vous paraître naïve, mais lorsque j’ai été appelée à venir à la SACD, j’ai été informée du fait que ma pièce avait été choisie pour concourir pour « le prix de la dramaturgie de langue française. »
Bon, comme il existe des prix pour les textes en langue étrangère, traduits en français, je ne me suis doutée de rien. D’ailleurs, lorsque je suis arrivée à la remise du prix, sans aucune coquetterie – on me connaît assez pour savoir que je ne joue pas les coquettes -, je pensais qu’il s’agissait d’une ultime sélection, que nous serions plusieurs auteurs présents.
J’ai été informée du fait que j’avais remporté ce prix sur place, à la SACD, devant mon administrateur de compagnie, qui lui aussi, ne comprenait pas grand-chose à ce qui était en train de se passer.
Dans ces conditions, il faut être particulièrement grossier ou extrêmement célèbre pour dire « fuck you et votre prix ! ». Je n’appartiens à aucune des deux catégories.
Sur la francophonie, maintenant, je crois que l’on se méprend sur mes positions : ma position n’est pas que vu que nous sommes français, nous ne devrions pas être associés à la Francophonie, mon point de vue est bien plus large que cela !
D’abord, comme beaucoup de guadeloupéens, et les mouvements sociaux de décembre 2008 à mars 2009 l’ont assez mis en évidence, je pense que l’appartenance à la France est très problématique. Je ne suis pas la première à dire et à ressentir que cette relation à un cordon ombilical que l’on resserre ou relâche à l’envi, nous donnant pas mal d’air ou nous en enlevant beaucoup trop, selon les orientations politiques des gouvernements en place, est assez perverse.
Mais concernant la Francophonie, j’ai toujours dit qu’une forme de relation coloniale  avec les pays francophones d’Afrique, des Antilles, et d’Asie et un sentiment de supériorité à l’égard de pays comme la Belgique, la Suisse et même le Québec étaient contenus dans la manière dont la France pensait la Francophonie.
Cette réflexion, je ne suis pas la seule à la formuler et les coups de boutoirs successifs portés à cette relation au monde qu’entretient la France, ont donné lieu à quelques évolutions qui me paraissent encore très timides. Je continue à penser que la francophonie contient les mêmes germes que la « discrimination positive », les discours sur la « diversité » etc. Je vous ai d’ailleurs donné mon point de vue sur la question dans un autre entretien. (cf. Portrait de Gerty Dambury dans la Série Parcours caribéen)
Je continue à constater que, du point de vue du théâtre, la rencontre ne se fait toujours pas, que nous restons confinés à certains domaines, à certains lieux qui ont été créés pour nous et que voilà, cette société reste bloquée sur pas mal d’aspects et la francophonie demeure un de ces aspects.
Je pense même qu’il existe, en ce moment, un courant qui se sert des aides à la « diversité », pour faire jouer et rejouer à des comédiens d’origine africaine la grande page des « idéaux humanistes » de la colonisation et recentrer la responsabilité des dégâts de la colonisation sur les africains eux-mêmes ou mes arabes. J’ai récemment vu un spectacle que je pense animé par cette théorie. Certains défenseurs de la francophonie ont joué cette partition et s’ils sont peu nombreux à oser le dire à voix haute, ils n’ont pas pour autant renié leurs vieux démons.

Je n’ai donc pas changé de position.

Je me suis quelquefois apaisée sur ces sujets, après avoir constaté que tout est sujet à manipulation, que de grandes déclarations non suivies d’actes clairs avaient été produites par certains écrivains, que d’autres s’engouffraient dans des collections spécial-nègre, ou encore que les lignes éditoriales continuaient à attendre que nous produisions des ouvrages sur la misère, la dictature, le sexe ou le rire et qu’il y avait toujours des plumes pour répondre à ce genre de sollicitations.
J’attends que vous interrogiez clairement ces auteurs-là. Mais peut-être leur succès interdit-il de s’attaquer de front aux « petites faiblesses ». Je cite ces deux mots qui font référence au titre d’une de mes nouvelles parue dans le recueil Mélancolie, car il me semble bien que c’est de cela qu’il s’agit. La meilleure manière de perpétuer son pouvoir est de toujours s’appuyer sur les « petites faiblesses » des uns et des autres.

photo Gerty Dambury copyright : Gens de la Caraïbe
photo pièce copyright : Emir Srkalovic

Le texte de la pièce "Trames" de Gerty Dambury est publié aux Éditions du Manguier
- pour le commander  : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
 

 Photo : janvier 2008, Montreuil © gdc

Share