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Inédit de Maryse Condé pour le Congrès des écrivains de la Caraïbe

Un an après le Congrés des écrivains de la Caraïbe qui s'est tenu du 25 au 28 novembre 2008, Gens de la Caraïbe vous propose le texte que Maryse Condé avait fait parvenir aux organisateurs mais qui n'a pas été lu aux participants. Elle propose là sa vision de la littérature caribéenne en ce début du XXIème siècle et s'interroge sur les caribéens "du dedans" et ceux "du dehors", leurs langues, leurs nationalités, leurs lieux de résidence "à renommer et réinventer."

Qu’est-ce qu’un Caribéen? A fortiori, qu’est-ce qu’un écrivain caribéen?

Il y a quelques années, le poète martiniquais Monchoachi s’interrogeait en substance:

“Où est la Caraïbe? demandait-il.  Quel est son lieu?”

La question n’est ni oiseuse ni superflue. L’immigration a toujours été une caractérisque majeure de nos pays caribéens. Au début du XXème siècle, par centaines de milliers, Jamaïquains, Trinidadiens, Barbadiens, mais aussi Guadeloupéens et Martiniquais se sont pressés pour creuser le canal de Panama. Cette merveille qui divisait le monde, ils allaient souvent en payer la prouesse technique du prix de leurs vies et mourir ensevelis dans les boues de Gàtun. Marcus Garvey, visitant la région vers 1930, devait constater l’immense misère de ses compatriotes et concevoir l’idée d’un retour massif vers le continent perdu, Mother- Africa. Je possède, quant à moi, un document- photo d’une valeur incomparable. Il est antérieur à cette époque puisqu’il est daté de 1924.  Pris à Ellis Island, point d’entréee de l’immigration aux Etats-Unis, il  représente un groupe de femmes Antillaises,  jeunes,  jolies, parées de bijoux, collier grenn-dò,  tranblan,  zanno,  vêtues de leurs plus beaux costumes créoles qui ayant franchi la triple barrière de la santé, de la police et de la douane, sourient à l’avenir.  Où allaient-elles, me suis-je toujours demandé? Sans un homme à leurs côtés, venaient-elles précisément rejoindre des fiancés, des maris, une famille? Quel travail allaient-elles accomplir? Allaient-elles se perdre dans le mirage américain? Ou bien réaliser le rêve, si souvent illusoire?


Plus près de notre époque, nous connaissons l’importance de l’immigration cubaine, porto-ricaine, dominicaine, balseros, boat-people, en direction de la Floride par tous les moyens possibles et imaginables. Victimes de leurs dictatures à répétition ainsi que des dysfonctionnements de leur société, les Haitiens s’exilent un peu partout. En Europe, au Canada et aux Etats-Unis. Tandis que d’innombrables Caribéens anglophones continuent d’ affluer vers l’Angleterre. Ceux qui y naissent  et y grandissent sont regroupés sous le vocable commode, mais un tantinet mystérieux de “Black British”. En ce qui concerne les iles “françaises”, le BUMIDOM  représente  certainement  une date charnière dans l’histoire de leur migration. Créé par Michel Debré, au lendemain de la guerre d’Algérie pour pallier la pénurie de main d’oeuvre, il fut "la Bête" qui, pour paraphraser Simone Schwarz-Bart, avala "le Soleil" de milliers d’hommes et de femmes. Regurgitant en leur lieu et place des Deuxièmes Générations il mit définitivement à mal les contours de l’identité antillaise. Au cours des dernières années, la Caraïbe a monstrueusement essaimé, champignonné dans toutes les directions. Elle est devenue un lieu informe et pachydermique qui s’abrite sous tous les noms.

Nous disons bien “sous tous les noms”.
Dans le “Cahier d’un Retour au pays natal”(1938), Aimé Césaire déplorait:

“Je ne suis d’aucune nationalité prévue par les chancelleries”

Cette plainte aujourd’hui fait sourire. Les Nationalités! Nous n’ignorons plus combien elles sont de peu de poids! Les métropoles coloniales forçant sur nos peuples des nationalités d’emprunt nous ont déjà instruits. Nous savons avec certitude à présent qu’elles ne servent en fin de compte qu’à procurer des livrets verts, bleus, rouges, oranges selon les cas, biométriques ou non, qui permettent de franchir les ports et de travailler en paix dans un  lieu donné. Des  Caribéens se la coulent douce sous des nationalités états-uniennes, canadiennes, allemandes, espagnoles.  Que leur importe! S’ils sont écrivains ou artistes, l’essentiel est que leur créativité demeure intacte. Les coeurs et les imaginations se moquent, quant à eux,  des files d’attente aux postes frontières. Ils s’installent n’importe où, fleurissent partout à leur gré.  Pour eux, les continents dérivent et de majestueuses forêts tropicales peuvent bien s’épanouir au beau milieu des trottoirs de Manhattan.


Voila donc le Caribéen sans domicile fixe.  Cela n’est pas forcément déplorable, répétons- le. Contraint qu’il était par l’exiguïté et le surpeuplement de ses îles, le monde s’offre  soudain à lui avec sa vastitude et ses “déserts pour  l’amour”. Du coup, son Moi  se dilate et s’exalte.
Il serait intéressant de comparer  des textes écrits par un “Caribéen du dedans”  et un de ces néo-Caribéens nomades. Dans quel écrit la liberté de ton du narrateur est-elle la plus grande? Dans quel écrit la luxuriance des descriptions est-elle plus riche? Bref, quelles différences entre rêve et réel?
Que reste-t-il au néo-Caribéen s.d.f. et nomade,  créateur  ou non,  (là n’est pas la question) s’il veut se définir? Sa langue? Laquelle? La langue de colonisation? Ou la langue vernaculaire? Nous touchons là à un épineux problème.
À la fin du 15ème siècle, alors que Christophe Colomb venait d’aborder aux Antilles et d’offrir des terres à l’Espagne, l’évêque d’Avila recommandait à la reine, la très catholique, Isabelle de Castille:

                 “La langue est l’instrument parfait de l’empire.”

Toutes les nations colonisatrices ont partagé ce point de vue. Les Jamaïquains, les Trinidadiens, les Barbadiens se sont vus sommés de  s’exprimer en anglais et de s’extasier devant les “daffodils” (jonquilles) qu’ils n’avaient vus que dans les vers de William Wordsworth. Á travers le bassin caribéen, les langues européennes dites de “haute civilisation” imposèrent le silence autour d’elles. Chez nous, en Guadeloupe et en Martinique, le français relégua le créole à la porte de l’école et le déclara hors-la-loi. Pour les Caribéens dans leur ensemble, la langue européenne ou coloniale devint plus qu’un symbole d’éducation. Elle devint le fétiche suprême devant lequel tous se prosternaient. Frantz Fanon dans “Peau Noire, Masques Blancs” (1952) décrit ironiquement les rapports amoureux du Noir et de la langue française. Dans toutes les îles, à l’exception d’épisodiques accès de révolte, la langue vernaculaire fut marginalisée. Au sein de l’immigration, au bout d’une génération, deux tout au plus, elle disparait. Un des principaux reproches que les Guadeloupéens font aux Négropolitains venus en vacances est de ne pas être capables de parler créole.
Curieusement, à mon avis, l’écrivain caribéen a toujours échappé à cette sujétion pure et simple à la langue coloniale. C’est qu’il le sait, il lui faut forger son cri. Aucune langue ne lui est maternelle. Toutes lui sont étrangères, voire ennemies. Un peu crûment, le poète mauricien Édouard Maunick résumait cette  urgence qui se situe au coeur de la création  littéraire quand il déclarait:

“La langue française est une belle femme. Je couche avec elle et je lui fais des bâtards.”

Les  créolistes martiniquais ont tort de se croire les premiers- et les seuls- à se libérer de la dépendance du français. Avant eux, Aimé Césaire, (oui, lui-même, n’en déplaise à Raphaël Confiant! ) a tenté de le faire en ayant recours aux mots empruntés au latin, au grec, aux vocables peu usités et rares ( ‘eschare’, ‘impaludé’, ‘hypoglosse’, ‘pérégrine’, je cite au hasard des premières pages du “Cahier”) et à toutes les formes de néologismes (négritude en premier lieu, on l’oublie trop souvent).

 “ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée
contre la clameur du jour
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’oeil mort de la terre.”

L’originalité des créolistes, c’est de s’être servis précisément de la “muette”, comme la baptise Jacques Coursil de celle qui n’avait jamais droit à la parole pour subvertir l’espace littéraire français. Dans “Solibo magnifique”(1988), Patrick Chamoiseau écrit:

“Congo lui parlait d’une égorgette de la parole, et Bouaffesse resta muet, soupçonneux, se demandant s’il avait bien entendu. C’est en hésitant qu’il se fit préciser: Papa ho. Je ne comprends pas comment une parole peut égorger quelqu’un?
- Ha di yo di’w! admit Congo.
Ce qui dans une autre langue peut signifier: Moi non plus!”

Cependant nous parlons là de trois “écrivains du dedans”, (Césaire, Chamoiseau, Confiant…) enracinés dans leur terroir et qui n’ont quitté leur île que pour de brefs séjours au dehors. Que se passe-t-il avec les autres, tous les autres? Ceux qui nous concernent: nés, poussés là où le vent de la survie a charroyé leurs parents? Il faut noter dès l’abord que le fossé entre les “écrivains du dedans” et ceux “du dehors” (de plus en plus nombreux, agressifs, appréciés dans leurs pays d’adoption) s’élargit et qu’il est peut-être temps de le combler. En Amérique, ces “écrivains du dehors” sont appelés “écrivains à trait d’union” (hyphenated writers): Cubains-Americains, Haïtiens-Americains… Dans un pays où chacun garde le respect au moins verbal de l’origine, cela revient à les considérer comme des citoyens à part entière. Leur situation est variée. Prenons rapidement quelques exemples: Esmeralda Santiago originellement de Porto Rico, (auteur du roman au titre révélateur “When I WAS a Puerto-Rican”),  Christina Garcia et Julia Alvarez  toutes deux originellement de Cuba abandonnent l’espagnol et écrivent en anglais. Il s’agit dans les trois cas de textes de facture plutôt classique, assez divertissants où elles regardent leur adaptation à une nouvelle société, assaisonnés d’une pointe de nostalgie quand elles traitent de celle qu’elles ont perdue. Le passage à l’anglais ne se manifeste visiblement par aucune extravaguance stylistique à part ça et là, l’inscription de quelques phrases en espagnol. Edwidge Danticat et Myriam Chancy originellement de Haïti font la même chose que les hispanophones, donnant le dos au français pour écrire leurs textes  en anglais. Cependant, pour autant qu’ils utilisent un medium identique, les ouvrages de ces deux écrivaines sont très differents les uns des autres. Myriam Chancy est toute pénétrée de féminisme et d’introspection. Sa langue est poétique, voire savante. Celle de Danticat est plus simple, claire, un rien prosaïque. Fait important, le créole, absent chez sa compatriote, apparait fréquemment, surtout dans le dernier  ouvrage “Brother, I am dying” (2007). Entre les mots d’anglais, le créole surgit comme une mémoire tenace et rebelle. Un souvenir qui ne veut pas mourir. Le créole par-delà la séparation physique, lie Edwidge Danticat à une île souffrante et “pathétique” comme le dit Jean Metellus. Il faut pour s’en convaincre passer en revue les thèmes de ses ouvrages: exode de boat- people, rappel d’un massacre de coupeurs de canne haïtiens en République Dominicaine, présence d’un ancien tortionnaire Tonton Macoute dans une maison de Brooklyn, mort de son père et emprisonnement de son oncle. On comprend vite que cette “Deuxième Génération” malgré le jargon sociologique ne s’est guère écartée des modèles caribéens traditionnels. A sa manière, malgré la distance qui apparement les sépare, elle obéit à Aimé Césaire:

“Ma bouche, dit le “Cahier”, sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir”.

En dépit de changements d’ordre narratif et romanesque dont nous ne parlerons pas ici, Edwidge Danticat a donc gardé à peu près intacte le sens de la fonction littéraire des écrivains du dedans. On ne peut mettre en doute sa “Caribéanité”. Où  est-ce de “Caribéanitude” qu’il faut parler? Attendons que son oeuvre à venir nous apporte l’angoisse du trouble... Pour l’heure, excepté le bouleversement linguistique qui n’apparait nullement comme une transgression, le coeur et l’imagination de cette écrivaine, à la difference de ceux de Myriam Chancy  n’ont pas encore radicalement découvert l’Ailleurs.
Le cas le plus complexe est sans contredit  celui de l’écrivain de Santo Domingo Junot Diaz. Aux Etats-Unis, Junot Diaz est un phénomène, salué comme un “génie” par les critiques à travers le pays. Depuis des semaines, son roman “The Brief Wondrous Life of Oscar Wao” caracole sur la liste des best-sellers. Prenant pour prétexte l’histoire d’une famille d’exilés dans le New Jersey, Junot Diaz s’attaque à  la dictature de Trujillo, sujet abordé de façon plus traditionnelle par Mario Vargas Llosa dans “La Fête du Bouc”(2000). Diaz en renouvelle complètement le traitement et nous assène une nouvelle version à la fois de l’Histoire et des histoires qui s’y entremêlent. Il nous entraîne sans pitié à la poursuite d’un narrateur fou et furieux, fou-furieux,  partagé entre haine et apitoiement. Il nous donne à voir une galerie de portraits obscènes, pourtant étonnament proches de nous. L’élément le plus spectaculaire de  l’ouvrage est d’ordre stylistique. Junot Diaz juxtapose sans vergogne un anglais et un espagnol aussi peu orthodoxes l’un que l’autre, au risque d’être incompréhensible ou de fatiguer le lecteur. Ceux qui comme moi, ne savent pas lire couramment l’espagnol, doivent s’armer d’un dictionnaire ou attendre une éventuelle traduction en français. La juxtaposition dans un même texte des deux langues n’est pas neuve. Elle a été initiée il y a de nombreuses années par l’écrivaine chicana Gloria Anzaldua dans son livre: “Borderlands- La Frontiera- The New Mestiza”(1987). Elle vise à traduire la complexité d’une culture où se heurtent les valeurs des immigrés mexicains  qui envahissent la région et celles des Américains du sud de la Californie rebaptisé Aztlàn  et du Moi écartelé entre elles. “Alors la haine, écrit-elle, la colère et l’exploitation sont inévitables”. Heureusement, affirmait-elle, cette situation n’est que passagère et précède le moment de la transformation commune, de  la “créolisation” considérée comme plus paisible. Junot Diaz, quant à lui, ne nous offre  pas de vision de l’avenir. Quand interviendra pour lui cette créolisation dont rêve Gloria Anzaldua? Quel visage prendra-t-elle? En sortira-t-il un être nouveau? Comment sera-t-il? Quelle langue parlera-t-il?
Que dire en conclusion de cette présentation- trop succinte des Caribéens et de  leur littérature en ce début du XXIème siècle? On l’a vu, pour nombre d’entre eux, les anciennes valeurs basculent. Lieux de résidence, nationalités, langues même sont relativisés et redéfinis. Tout est possible. Tout est à naitre.  Tout est à nommer ou renommer.
N’est-ce pas inévitable dans ce monde changeant, en pleine mutation? L’erreur consiste à s’ appuyer sur des catégories erronées et à utiliser des définitions qui ne correspondent plus à grand’chose.

Maryse Condé
Ecrivaine caribéenne?

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