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la société

« La diversité est une réalité, pas un concept » selon Jean-Marc Crantor, expert dans le secteur de l’audiovisuel.

 

Nommé Président de France Télévisions au mois de juillet 2010 par Nicolas Sarkozy, Rémy Pflimlin a pris ses fonctions il y a quelques jours. Bien qu'il ait présenté la diversité comme l'élément moteur de la nouvelle dynamique de la holding pendant ses auditions devant le conseil supérieur de l'audiovisuel (le CSA), il semblerait que sa nouvelle équipe ne soit pas représentative en la matière. Le chemin vers la diversité dans les médias semble donc encore bien long... Pour mieux comprendre, nous avons rencontré le guadeloupéen Jean-Marc Crantor spécialiste des médias et lui-même issu de la « diversité ». Il nous démontre, après un an de travail, pourquoi les médias français, dans leur rôle de lien social, devraient s'engager dans la promotion et la valorisation de la diversité pour mieux vivre ensemble et notamment au sein de la société française d'aujourd'hui.

Depuis quand parle-t-on de diversité dans les médias en France ?
Lorsque l’on parle de diversité, on fait référence à la diversité des sexes, des origines sociales et géographiques, des pratiques sexuelles. Il me semble important d’en donner une définition assez large sans prétendre répondre à toutes les questions que sous-tend cette problématique car cela est quasiment impossible. La définition que je retiens est une définition ethnoculturelle associée à une définition sociale. Pour moi, cette double origine est au centre des préoccupations aujourd’hui. En France, on parle de diversité dans les médias à partir de la fin des années 1990. En 1999, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (le CSA), s’était alors intéressé à la diversité et avait réalisé la première étude quantitative sur la représentation de la diversité de la société française à la télévision. Aux vues des résultats de cette étude, l’instance de régulation avait alors estimé qu’il fallait « colorer » les médias pour qu’ils soient plus représentatifs de la société française contemporaine telle qu’elle est aujourd’hui puisqu’elle n’a plus rien à voir avec celle d’il y a 50 ans.


Qu’en est-il aujourd’hui, en 2010 ?
Une récente étude réalisée par Ifop Média pour le CSA en octobre 2009, montre que dans les sujets d’actualité français seulement 6% des invités, chroniqueurs, experts, personnages principaux des reportages sont perçus comme issus de la diversité. Autre chiffre parlant : dans la fiction française inédite 5% des personnages centraux de ces fictions sont issus de la diversité. Cela signifie en d’autres termes que rien n’est fait en la matière. En matière de ressources humaines les études faites par la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE) et l’Institut national des études démographiques (INED) se montrent encore plus sévères puisqu’il n’y a quasiment aucun représentant de la diversité qui dirige une chaîne de télévision, ou qui fait partie du comité exécutif, du comité de direction ou encore du directoire.


Vous dressez un tableau plutôt affligeant, non ?
C’est vrai, cela fait dix ans que l’on parle de diversité et cela fait dix ans que l’on a l’impression que rien n’a changé. Il n’y a pas eu de vraies réflexions de la part des chefs d’entreprise sur ces questions là. Et moi je prends toujours l’exemple d’Audrey Pulvar qui présentait le Soir 3 sur France 3 mais lorsqu’elle est partie il n’y a pas eu un journaliste pour la remplacer ! Le constat est affligeant en effet. De plus la diversité dans les medias ne concerne pas que la télévision mais touche tous les médias : la radio, la télévision ou Internet, la presse écrite. La diversité pour moi ce n’est pas un concept c’est une réalité. Ceux qui sont sensés en rendre compte ne la voient même pas !


C’est en raison de ce bilan négatif que la Commission Médias et Diversités a été mise en place ?
En avril 2009 le haut-commissaire de la Diversité et l’Egalité des chances, Yazid Sabeg, m’a nommé membre et rapporteur au sein de la commission Médias et Diversités. Cette commission réunit une trentaine d’experts issus du monde des médias et des personnalités qui investissent dans les questions de la diversité. Son objectif : proposer des solutions concrètes pour permettre une meilleure représentation de la diversité dans les médias et analyser la façon dont les médias traitent la diversité. Ces analyses ont donné lieu à la rédaction d’un rapport remis au commissaire de la diversité le 27 mai 2010.

Quelles sont les conclusions de cette Commission ?

Le rapport propose dix-sept recommandations qui s’organisent autour de 5 axes principaux : inciter les entreprises de médias à s’engager dans la diversité en les incitant à signer des chartes et à adopter des labels et notamment le label AFNOR ; généraliser la transparence des recrutements ; inciter à la production et la programmation et distribution d’oeuvres audiovisuelles françaises favorisant la diversité avec un système d’aides et enfin, mieux mesurer la diversité dans les médias avec des indicateurs pour suivre les évolutions, et alerter les chaînes, les radios sur leur politique en matière de diversité. Pratiques et concrètes, ces recommandations peuvent être intégrées assez rapidement et facilement par les entreprises.


Mais pourtant certaines entreprises telles que la holding FranceTélévisions se sont déjà fortement engagées dans la valorisation de la diversité, selon vous, leurs efforts sont insuffisants ?

Ce n’est qu’en juin 2009, que France Télévisions, alors présidée par Patrick de Carolis, crée le Comité Permanent de la Diversité de France Télévisions. Ce comité a publié un rapport le 12 avril 2010 et la première phrase du rapport est sans appel : « France Télévisions n’est pas encore la télévision de tous les Français ». Tout est dit. Donc cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu d’efforts de faits mais ils demeurent insuffisants. Il est très important que le service public soit un exemple en la matière aussi bien en radio qu’en télévision. Etant financé en grande partie par les deniers publics, il paraît normal que tous les téléspectateurs puissent d’identifier à leur télévision.

L’arrivée de France Ô sur la TNT nationale contribue-t-elle à faire de la diversité une réalité ?
Oui, mais il faudrait que France Ô ne soit pas la chaîne de la diversité mais des outremers et qu’on lui donne les moyens d’être une vraie chaîne nationale. Son rôle est d’assurer la continuité territoriale Outremer - France pour que les métropolitains aient une meilleure connaissance de ces espaces, dans toutes leurs diversités. Je pense que si la diversité doit être plus présente dans l’entreprise France Télévisions, elle ne doit pas être une exclusivité France Ô mais le dénominateur commun de toutes les chaînes du groupe France Télévisions. En effet, si seule France Ô fait de la diversité, cela me pose un vrai problème. On passerait en effet à côté de la mission du service public sur la diversité. Il faut définir une vraie politique et le rôle d’une chaîne par rapport à l’autre.

En guise de conclusion, pourquoi la question de la diversité médiatique vous semble essentielle ?
Tout simplement parce que les médias participent pour une grande part à façonner les représentations que la société française a d’elle-même, et en ce sens doivent refléter cette société dans toute sa diversité. Les médias contribuent à fabriquer les normes et les modèles communs, ils définissent et donnent à voir des événements et des actualités qui infléchissent le regard sur la société et sur la France dans le monde. Mieux cette représentation reflètera la société française dans toute sa diversité, mieux elle contribuera à assurer la cohésion sociale et à lutter contre les discriminations.


Entretien réalisé par Nathalie Antiope, en août 2010



Professionnel des médias, l’expérience de Jean-Marc Crantor s’appuie sur une vision globale du secteur de l’audiovisuel. Son parcours diversifié lui a permis de conjuguer une approche macro-économique du marché (chargé de mission au CSA, chargé de mission puis adjoint du responsable des études au Service juridique et technique de l'information (SJTI), analyste financier responsable du secteur Médias chez Global Equities) à une dimension opérationnelle (directeur des antennes à RFO Guadeloupe, conseiller auprès du PDG de (Largardère Television International) ). Il a également dirigé la publication d’ouvrages statistiques sur le secteur de la télévision et de la radio publiés à la Documentation française.



Quelques repères chronologiques
1999 : création du Collectif Egalité sous l’impulsion de l’écrivain Calixthe Beyala puis Luc Saint-Eloi
2000 (septembre): rapport « Présence et représentation des minorités visibles à la télévision française ». Première étude qualitative et quantitative de la diversité réalisée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel.
2004 (septembre) : Audrey Pulvar présente le Soir 3 sur France 3, aux côtés de Louis Laforge
2006 (juillet) : Harry Roselmack présente le JT sur TF1, première chaîne européenne en terme d'audimat
2009 (mars) : Marijosé Alie est chargée de mission « diversité » à France Télévisions par Patrick de Carolis
2009 (mai) : création de la Commission Médias et Diversités
2010 (mai) : conclusions du rapport de la Commission remises au haut-commissaire de la Diversité et l’Egalité des chances, Yazid Sabeg

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