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Notes de lecture de GdC

On a lu : « La Jarre d’or » de Raphaël Confiant

Roman après roman, Raphaël Confiant continue d’explorer les anfractuosités de cette île qu’est la Martinique et de ses habitants avec cette appréhension : « Refuser d’admettre l’Invisible revient à nier, non pas qu’un ou tout un paquet de dieux et déesses veillent sur nos têtes de pauvres mortels, mais bien que nous n’avons pas été pétris avec la seule glaise du quotidien. Qu’à côté de lui, nous cheminons toujours sans le savoir, dans une dimension que certains beaux esprits qualifient de cachée, mais qui n’est que silencieuse.[…] L’écriture est, parfois, un révélateur de l’Invisible » … p. 157. Et si c’était vrai ?

Ce conte moderne à l’ambiance magico-religieuse est une aubaine pour l’écrivain qui tour à tour approche les mystères des rites syncrétiques des différentes composantes africaine, indienne, chinoise, européenne de cette société.

Le mulâtre Augustin Valbon était destiné à suivre les traces de son père un riche industriel ou à devenir notable comme les gens de son rang. Sauf que pour cet écrivain dont le succès se fait attendre, la vraie vie est au cœur de son nouveau quartier populaire des Terres-Sainville auprès des gens de condition modeste. Le piètre écrivain qu’il est aux yeux de tous au grand dam de son père, lequel n’hésite pas à lui couper les vivres, ne l’empêche pas de croire en son rêve d’être un auteur à succès, même si cela suppose une précarité conséquente.

Dans son quartier, Augustin Valbon découvre une autre facette de la Martinique côtoyée de loin ou clandestinement par les mulâtres et les blancs créoles. Le lecteur s’attache sans coup férir à ce personnage placide qui enfreint tout de même le cartésianisme de son milieu pour se plonger dans une aventure rocambolesque déclenchée par des bruits nocturnes non-identifiés, une lettre énigmatique lui indiquant la localisation d’une jarre remplie de livres secrets ayant appartenu à feu le marquis d’Antin, l’apparition en songe d’un fantôme lui enjoignant de déplacer ses ossements et celle en plein éveil d’une diablesse aux charmes ensorceleurs. Sans compter tous ces personnages ô combien bigarrés : le fossoyeur Zoklet qui récupère des crânes sur demande, le quimboiseur Grand Z’Ongles, le caïd Bec-en-or, la logeuse presque pieuse Man Édouarlise, etc.

En marge de la quête de la jarre et par un concours de circonstances des plus inattendues, Augustin Valbon sera amené à reprendre la plume non pour rédiger le roman de profondeur césairienne et sans doute élitiste qu’il escomptait, mais plutôt pour dépanner un bibliothécaire dont le demi-frère écrivait des histoires d’amour simplettes, considérées comme ringardes par un cénacle d’érudits. Le jeune homme est terrassé par l’idée de fabriquer ce genre d’histoires et qui plus est, d’usurper l’identité d’un défunt, pourtant cette voie incongrue recèlera plus d’une surprise…

Dans La Jarre d’or, les esprits approchent les vivants bon gré mal gré, sans qu’il ne soit aisé de se départir de leur volonté. Le précepte sous-jacent étant que les morts ne sont pas morts tant qu’ils sont remémorés par les vivants : Pour nous, la vie de quelqu’un, c’est tout le temps que nous avons vécu sur terre plus tout le temps dont nos parents ou nos amis se souviendront de nous, parleront de nous, nous invoqueront lorsqu’un problème se dressera devant eux. (p. 175.) déclarera l’un des fossoyeurs faisant ainsi écho au penchant de Raphaël Confiant pour débusquer l’Invisible.

À travers une écriture espiègle, narquoise, des personnages nécrophiles, une atmosphère un brin cabalistique, un tantinet rédemptrice, l’écrivain martiniquais dépeint une société toute à ses paradoxes : suspicieuse et généreuse ; fielleuse un jour, solidaire le lendemain notamment à l’instar de cette scène de vindicte collective à l’encontre d’un boutiquier chinois.

Ce roman n’est pas prétexte à une créolité figée bien qu’il soit planté dans les années cinquante et non dans la Martinique du nouveau millénaire, il est créolité tant par la langue – infléchissement du français à la structure créole – que par la toile de fond qui épouse les contours d’une esthétique caribéenne tout en faisant un clin d’œil appuyé à l’héritage de la négritude d’Aimé Césaire.

Raphaël Confiant, La Jarre d’or, Paris, Mercure de France, 2010, 288p.
Prix public : 18,60€
 

 

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