Recevoir nos informations

S'abonner

Inscription à la Lettre d'informations culturelles caribéenne « Ici et là-bas » mais à des listes concernant des créations/actualités culturelles par territoire
Hasta pronto! Adan an dòt soley

Notes de lecture de GdC

On a lu : « Voyages avec Tooy » de Richard Price

« Voyages avec Tooy », de l’anthropologue Richard Price, fait vagabonder jusqu’à la dernière ligne. Et même après, livre refermé, en « driveur » immobile. Errance dans les temps et dans des lieux, avec Tooy, devin, guérisseur Saramaka détenteur du D-óbia, pouvoir qui protège de la mort. Son parcours reflète celui de son peuple, marrons du Suriname établis dans la forêt, au bord de fleuves amazoniens, à compter de la fin du XVIIe siècle ; aujourd’hui installés pour certains aux marges improbables de villes équatoriales. Et à l’occasion, Tooy part en virée pour des destinations plus lointaines.


Un des moments les plus savoureux du livre, c’est quand Price, sollicité par un homme affronté à la « déveine », fait venir Tooy en Martinique. L’homme en crise est ce qu’en martiniquais on nomme un « pagna », enrichi par le commerce du bois, la construction, les combats de coqs. Mais c’est un pagna menacé par la ruine. Sur le conseil de Price, il finance la venue de Tooy, qui entre deux rituels de désenvoûtement, « parfumages », « bains de feuillages », manipulation de « crapaud-ladre », lui remet un talisman. Le « protègement » en question est identifié par Price comme un ensemble de formules incantatoires extraites de l’Enchiridion du Pape Léon, grimoire datant de 1660, « réplique d’un ouvrage original écrit peu après l’an 800 » (p.23). L’une de ces formules, conjuration aux flèches, est réputée avoir été utilisée par Charlemagne, qui « s’en servit en guerre et, par là, demeura invincible » (p. 24).

Un autre voyage nous amène à la rencontre des Wénti. Il s’agit de déités tardives découvertes par des Saramaka travaillant sur la côte du Suriname à la fin du XIXe siècle. Mais c’est sur l’Oyapock, où ils allèrent comme piroguiers au début du XXe, en pleine fièvre de l’or, qu’ « ils comprirent qu’ils étaient vraiment arrivés au cœur du pays Wénti » (p. 27).  Là, à Tampaki, ils firent la connaissance de nombre de ces dieux, mais aussi de nymphes Wénti, qui telles les « Filles du Rhin veillent sur des tonneaux et des tonneaux de monnaie d’or, qu’elles roulent parfois hors de l’eau pour les faire sécher au soleil, en entonnant des chants mélodieux » (p. 27). « Les Wénti ont de profondes affinités avec les Blancs » (p. 28), dont ils habitent les vaisseaux de lumière, premiers paquebots observés par les Saramaka, quand ces bâtiments remontaient la rive brésilienne du fleuve. Cette création de figures divines est expliquée par une confidence de Tooy : « Lorsque les anciens sont venus d’Afrique, ils n’ont pas pu emporter leurs pots et tabourets óbia – mais ils savaient comment invoquer leurs dieux pour qu’ils en créent de nouveaux de ce côté-ci de l’océan » (p. 312). Lors de son passage en Martinique, subjugué par la vue inouïe sur la mer Caraïbe qu’offre la véranda de Sally et Richard Price, il adressera des salutations chantées aux Wénti. 

Le périple se poursuit à Cayenne. Le cabinet de consultation de Tooy est situé à l’arrière de sa maison, l’ensemble occupant un bout de mangrove asséchée, là où la ville jouxte la forêt, « à proximité d’un canal fétide qu’il appelle généreusement une crique » (p. 55). Le cabinet est à l’image de cette ville-monde et de la clientèle abondante qu’il y reçoit : marronne, créole guyanaise, brésilienne, française, indienne du Guyana, martiniquaise, guadeloupéenne, haïtienne… L’espace d’accueil se divise en cinq pièces, salle d’attente comprise. Les premières sont surchargées d’objets hétéroclites : bancs d’église, chaises délabrées, tuyau d’arrosage, bassines de plastique, conques de lambi dont usent les Wénti pour convoquer leurs conseils au fond de la mer, tarots de Marseille, bouteilles de champagne, de bière, de Coca, chalet miniature style Forêt-Noire, textiles saramaka, chromos de saints, tapisserie de la Vierge, etc. Mais à mesure que l’on progresse, la profusion se fait plus rare, jusqu’à une rupture : l’ultime pièce ne renferme qu’une pirogue óbia d’un mètre de long et d’un demi-mètre de profondeur, où macèrent feuilles, écorces, lianes, racines. « C’est là que les Saramaka, plutôt que les autres clients, viennent se baigner, en utilisant une calebasse pour se verser l’eau sur le corps » (p. 58). L’agencement et la décoration du cabinet de consultation présentent donc une opposition : d’un côté le foisonnement pour le tout-venant cosmopolite, qui y trouvera forcément  des signifiants familiers, rassurants ; de l’autre, les objets essentiels d’un rituel óbia pour les Saramaka.

Mais le voyage le plus significatif auquel convie Price est celui de la créolisation : ce télescopage de civilisations, cette adaptation au changement, ce recyclage, cette innovation continue. Souvenirs d’Afrique, page de grimoire parvenue du vieux monde, savoirs amérindiens, ondines nordiques, dieux bricolés (au sens lévi-straussien du terme), tout cela se combine, mû par la nécessité, les exigences de l’imaginaire. Á travers les pérégrinations de Tooy, Richard Price, servi par une connaissance intime des pratiques saramaka et une complicité forte avec son informateur, met au jour les compositions ordinaires et extraordinaires d’un individu inspiré par un héritage marron né de l’interaction entre substrats africains, insoumission à l’ordre colonial, jungle amazonienne, voisinage amérindien. « L’héritage d’une créolisation précoce et rapide est partout manifeste, comme les preuves d’une créativité permanente et illimitée » (p. 338). Et comme le montre aussi l’ouvrage, l’élément mémoriel, déjà composite, se frotte à d’autres combinaisons. Car Tooy sollicite également les ressources offertes aujourd’hui par l’urbanité, le kaléidoscope culturel cayennais, le processus de globalisation. Interactions nouvelles, annonciatrices peut-être d’hypercréolisation, ou créolisation de créolisation.

« Voyages avec Tooy »  est un grand livre. Salué lors de sa parution aux Etats-Unis par trois prestigieux prix académiques, il enrichit l’œuvre déjà considérable de Richard Price, l’un des meilleurs afro-américanistes.

Gerry L’Etang

« Voyages avec Tooy   : Histoire, mémoire, imaginaire des Amériques noires » (traduction, par Catherine Bednarek, de Travels with Tooy : History, Memory, and the African American Imagination, 2008), de Richard Price, Vents d’ailleurs, La Roque d’Anthéron, 2010, 508 p., 28 €.
 

 

Share