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Notes de lecture de GdC

On a lu :« Noires blessures » de Louis-Philippe Dalembert

Deux hommes. Laurent Kala, expatrié français employé d’une ONG pour des raisons troubles : possiblement l’échappatoire d’un destin monotone et pitoyable à l’instar de quelques-uns de ses collègues dans le déni. Et Mamad White, africain d’un pays non identifié, domestique à tout faire et porte-étendard involontaire de l’impasse et du désir de tant d’hommes et de femmes sur le continent de se soustraire à une vie miséreuse. Deux destins entrecroisés brutalement sans que ni l’un, ni l’autre ne sache jamais rien de leur parcours respectif à l’exception de ce qui transparait à la surface. Par un procédé en chiasme, le Noir White porte un nom blanc et rêve d’exil vers des contrées blanches, tandis que le Blanc porte un nom à la sonorité noire, et s’immerge de façon obsessive dans la culture noire.

 


Tel un archétype, l’histoire singulière de Mamad pourrait être la réplique de milliers d’autres à peu de variantes près. Orphelin de père, le benjamin grandit au sein d’une famille monoparentale démunie, au côté de nombreux frères et sœurs dans un village sans infrastructure. Sa mère analphabète, nourrit de grandes ambitions pour ce fils providence, potentiellement capable d’infléchir le cours de leur destin collectif et d’effacer métaphoriquement l’anathème gravé dans la roche. Rien ou presque ne semble vouloir abreuver ces vies arides condamnées à se tarir prématurément, n’eût été l’espoir disproportionné fondé sur la fabuleuse mémoire de ce frère et fils, doué pour les études, qui les extraira tous de la pauvreté. Du moins, c’est le vœu le plus cher de cette mère humiliée lorsqu’elle ne peut se départir des quelques pièces de monnaie, synonymes d’un repas frugal pour l’élève. Dans ces moments pénibles, se met en place cette partition orchestrée sans une parole : sa douleur lui fait baisser les yeux pour ne pas rencontrer le regard de son fils ; Mamad l’évite, lui épargnant une souffrance supplémentaire, et trouve des astuces dérisoires pour tromper la faim.

Ce roman questionne en filigrane les conditions de la réussite scolaire. Quelles peuvent être les capacités de concentration d’un enfant, y compris avec une appétence pour les études s’il n’a rien mangé de la journée?
L’existence d’une banalité effroyable pour qui vit sous ces cieux, est ponctuée par la débrouillardise au jour le jour ; les ventres creux coupables de vertiges à l’école ; l’apprentissage de la honte de sa misère et de sa propre mère sur ces bancs élitistes.

"Voilà tout ce que je savais de son métier. Jusqu’à ce jour où je me suis retrouvé du côté du marché avec mes copains de classe. Le ballot de pacotille encore sur la tête, elle s’apprêtait à s’installer au milieu de ce tas d’ordures et de paroles criardes, elle avait le buste porté vers l’avant, les deux mains agrippées à sa marchandise quand nos regards se sont croisés. Surpris l’un et l’autre, de cette rencontre, nous sommes restés interloqués. J’ai été le premier à détourner le regard en faisant semblant de rigoler avec les copains, tandis qu’elle se baissait pour déballer sa marchandise. Puis je me suis éloigné sans tourner la tête".(p.51)


D’une abnégation orthodoxe, cette indigente acculée refuse de croire à la fatalité et vend sur les marchés des vêtements rapiécés confectionnés à l’aide d’une Singer branlante pour tenter de subvenir aux besoins les plus élémentaires de ses enfants.


Louis-Philippe Dalembert, laconique sur les scènes d’amour filial les dépeint avec une grande pudeur, caractérisées par un rationnement d’effusions et de gestes d’affection à l’aune d’une vie où si tout s’économise, se rafistole, se réutilise, la force de l’amour incommensurable de cette mère n’en est pas diminuée pour autant.
Plus tard, à l'âge adulte, Mamad embrasse la carrière peu ragoutante de domestique – un boy comme au temps des colonies –, avant cela les chemins de l’immigration illégale lui ont paru une porte de sortie qui s’est avérée périlleuse. Ce rapport subalterne s’incarne à travers la personnalité névrosée et schizophrène de Laurent Kala sous l’égide des mœurs séculaires de sa communauté. Obnubilé par une soif inextinguible de vengeance depuis le meurtre de son père par un CRS noir lors d’une manifestation de protestation contre l’assassinat de Martin Luther King, l’expatrié laissera libre court à ses pulsions. Haine. Amour. Le ton voûté et l’écriture pénétrante de ce roman à la structure enchâssée réussissent à créer une belle tension narrative entre des univers antagonistes. Mamad ou comment se sortir de la misère et Laurent ou comment échapper à ses démons. L’un subit son destin, l’autre infléchit le sien. Tous deux rêvent et cauchemardent en noir et blanc. Un contraste de couleur sur des âmes cendreuses.

Ayelevi Novivor

Louis-Philippe Dalembert, Noires blessures, Paris, Mercure de France, 2011, 226p.

Louis-Philippe Dalembert est l’auteur de plusieurs romans dont Le songe d’une photo d’enfance, Rue du Faubourg Saint-Denis. Il a reçu le prix RFO du livre pour L’autre face à la mer. EN 2010/2011, il partageait son temps entre Haïti, Berlin et Paris.


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