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Julius Amédée Laou : « Maryse vous projette vers l'avant »

La première fois que j’ai rencontré Maryse Condé c’était sur mon écran de télévision, à Dakar en 1981. Elle était venue au Sénégal pour donner une conférence et présenter un roman. J’avais quitté Paris pour vivre en Afrique, ce qui était pour moi un choix existentiel majeur mais néanmoins difficile à vivre. Je baignais donc dans un petit marasme personnel quand un jour, allumant ma télé je vis cette femme antillaise comme moi, parler.

 

Je n’écoutais pas ses paroles, mais sa voix, son accent, les expressions de son visage : tout d’elle m’était familier, tout d’elle me parlait et tout me disait qu’elle ne s’adressait à personne d’autre qu’à moi ! Elle était de ma famille puisque je reconnaissais ses intonations, le timbre de sa voix, ses expressions, son visage. Je n’écoutais pas ses paroles mais je l’entendais et elle m’engueulait très fort. Elle me sommait, là à la télé, de continuer à me battre, à ne pas faiblir. Avec autorité, elle m’adjurait d’arrêter de me complaire dans mes lâchetés, mes défaites et m’intimait l’ordre de réagir !

Je l’ai entendu crier : « un homme ne reste pas écroulé par terre comme tu le fais ! Allez lève toi ! Il doit savoir se relever après une chute! Bats toi, repars et n’abandonne jamais ! Tu m’entends Laou ? Un homme se bat jusqu’au bout pour sa dignité et celle des siens ! Est-ce que je me suis bien fait comprendre petit Laou ? C’est moi ta tante Maryse qui te parle oui ! Et arrête de te lamenter comme une mauviette s’il te plait ! Lève toi et repars affronter en face tes problèmes, petit dégonflé !»

Elle m’a vraiment engueulé ce jour là tante Maryse ! Bien secoué ! Mais je dois le dire que cela m’a fait un bien fantastique.

Je n’avais rien dit de mes emmerdements à ma famille mais tante Maryse savait tout ...

Elle est une grande chef guerrière, d’une énergie, d’une vitalité, d’une puissance et d’une détermination rares. Elle se bat sur le plus haut champ de bataille qui soit : celui où se mène le combat sans fin pour la dignité de tous les êtres humains, de tous les descendants d’esclaves Africains.

J’ai eu ensuite l’honneur de la connaître personnellement. Mon sentiment, à son contact, s’est confirmé : elle appartient réellement à ma famille, celle qui évolue dans les dimensions du sensible, de l’intangible. En sa présence il m’est arrivé d’avoir l’étrange sensation d’être un lionceau qui se promène dans la gueule de sa maman lionne. Cette dernière avance de son pas posé, puissant, assuré à travers la savane. Le lionceau, lui ne moufte pas. Il regarde, content, il a confiance, il a pris de la hauteur. Apaisé, il perçoit mieux le paysage, tout va bien. Il appréhende juste le moment où sa mère va le relâcher tout seul par terre !

A plusieurs reprises, je me suis retrouvé par terre, blessé, prostré, dégoûté, entouré de traîtres, agonisant sur ce champ de bataille où nous évoluons tous les jours. Nous descendants d’esclaves Africains dans ce monde blanc où le combat est si âpre et si vicieux. Alors que j’avais déjà choisi le camp facile de l’abandon, j’ai vu se pencher sur moi le visage fâché de tante Maryse qui me disait avec brutalité « Tu ne vas tout de même pas encore abandonner petit Laou !!!? hein !!!? » … Elle ne me donnait pas le choix …  A chaque fois j’étais obligé de me relever.

C’est juste après son intervention à la télévision de Dakar que j’ai écrit ma première pièce de théâtre.

Notre grande et belle Jenny Alpha me répétait souvent au sujet de Maryse, « Quand je vois Maryse, j’ai toujours l’impression qu’elle est de mon sang ». Maryse est une colosse, elle vous porte, vous soulève, elle ne vous pousse pas vers l’avant, elle vous projette vers l’avant. Maryse est une guerrière puissante qui impose le respect d’abord à ses adversaires, elle a sauvé, porté nombre de nos  petits guerriers blessés tout en continuant elle à se battre, et en remportant, souvent seule, ses batailles par la force de sa volonté sans faille.

J’ai une profonde admiration pour elle. Sa présence nous donne à tous, descendants d’esclaves Africains, par vigoureuse injonction, le soin d’arrêter de faiblir, de nous  complaire dans la facilité, la médiocrité, l’abandon. Elle nous pousse en permanence à reconnaître notre dignité, notre route et à nous battre sans relâche, sans faiblesse, sans vaines compromissions. Maryse Condé exige de nous, ses compatriotes, l’excellence. Jenny Alpha me disait souvent, « Je l’adore notre Maryse, elle est un exemple dans notre famille.».

Merci « tante » Maryse pour le soutien que tu m’as apporté ces trente dernières années. Merci pour tout ce que tu donnes à notre communauté. Du fond du cœur, grand merci.

Je t’aime

Julius Amédée Laou, Paris, février 2011

Metteur en scène, auteur dramatique, réalisateur, Julius Amédée Laoua signé notamment « La vieille Quimboiseuse et le Majordome » (1987) primé au Festival de Namur ou encore en 1997 la mise en scène de « Madame Huguette et les Français de souche ».

Retrouvez sa bio complète dans le Guide de la Caraïbe culturelle éditée chez Vents d'ailleurs, 2010.

 

 

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