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La traduction vue par Maryse Condé

 

La célèbre écrivaine guadeloupéenne, Maryse Condé, n'a jamais refusé une traduction de ses romans. Elle ne parle et ne lit « que » l'anglais et le français, même si ses livres eux, sont disponibles dans au moins 12 langues, dont l'hébreu et le japonais.

Pour aider les traducteurs à comprendre son propos ou certaines expressions par exemple, elle se prête volontiers au jeu des questions-réponses par mail.

Elle a répondu également avec intérêt à nos questions sur son rapport à la traduction, lors d'un entretien dans son appartement parisien, aux côtés de son mari, Richard Philcox, par ailleurs traducteur de ses romans en anglais.

 

De quelle façon  travaillez-vous avec vos traducteurs ?

Il y a en réalité deux aspects :
Le traducteur étranger - hollandais, polonais, italien, espagnol - m’envoie des questions par email à propos de mots, d’expressions qu’il ne comprend pas et je lui réponds.

En revanche, quand le texte est en anglais, qui est une langue que je connais, je donne plus d’explications à celui qui traduit mes livres, c'est-à-dire mon mari (ndlr : d'origine britannique). Il connaît bien les mots, les expressions, mais surtout il m’interroge surtout pour savoir ce que je souhaite exprimer. Comme nous sommes près l’un de l’autre, je peux alors y répondre rapidement.

Dans les deux cas, ce qui demeure très difficile, c’est le décalage de temps, il y a un écart d’au moins deux ou trois ans entre mon livre et sa traduction. Je peux alors oublier ce que j’ai voulu dire exactement, à ce moment précis : j’ai donc un travail de recherche à effectuer. Ce n’est pas simple.

 

Quelles sont vos exigences vis-à-vis de la traduction ?

J’aimerais que la traduction soit fidèle, ou plutôt qu’elle réponde à ce que je voudrais dire.
Mais je n’interviens pas en général, même en anglais car mon mari connaît bien mieux sa langue que moi ! Il comprend le texte aussi bien qu’un lecteur averti, c’est son travail. Je ne veux donc pas émettre des diktats, lui dire ce qu’il faudrait changer.


La responsabilité ultime est celle du traducteur, il connaît son métier. Moi, j’ai fini de travailler quand j’ai écrit le livre en français. De toutes les façons, quand je reçois Moi, Tituba sorcière… noire de Salem traduit par exemple en japonais, je ne peux même pas le lire !
Fatalement, il doit y avoir un rapport de confiance entre l’écrivain et le traducteur, qu’on doit laisser libre de faire comme il le sent. On se doit de respecter leur travail.

 

Quel a été votre premier livre traduit ?

C’est Heremakhonon, qui est aussi mon premier livre (ndlr : paru en 1976). Il a été traduit aux Etats-Unis où des amis à nous avaient une petite maison d’édition.

 

Quelle a été pour vous la demande la plus surprenante ?

Aucune… Il n’y a pas vraiment de surprises. Je n’ai jamais d’ailleurs refusé une traduction. A la fin du mois d’octobre 2011 par exemple, je dois me rendre en Suède où mon dernier roman est traduit. Cela fait plutôt plaisir. Ce qui est extraordinaire, c’est la manière dont une population étrangère aborde un livre caribéen, où l’action se déroule dans des pays comme Haïti ou la Guadeloupe.
Les livres par la traduction passent alors la barrière de l’étranger, vers un public complètement nouveau.

Me revient une anecdote : un jour, une traductrice polonaise m’a fait part d’un problème surprenant à propos de Moi Tituba sorcière… noire de Salem, à savoir qu’une sorcière est toujours noire en polonais. Elle se demandait comment traduire le titre, si elle pouvait enlever le mot « noire ». Elle a donc traduit les autres sorcières, blanches, par le mot « magicienne » en polonais. Vous vous rendez compte que dans la culture polonaise, une sorcière ne peut être que noire ? C’est effarant qu’une langue puisse même être raciste .

 

altComment le public étranger perçoit votre œuvre ? Comment se déroulent vos rencontres ?

Mes livres sont surtout lus dans un cadre universitaire, par exemple lors de cours sur la littérature francophone : il n’y a pas véritablement de « grand public ».

En général, les étudiants posent des questions un peu naïves sur la faune, la flore, le paysage, mais aussi des questions fondamentales sur les personnages, leur psychologie, les rapports entre eux, des questions en réalité que tout le monde pourrait poser. Il y a donc deux niveaux : l’un esthétique, plus extérieur, l’enveloppe des mots, et l’autre plus profond à l’intérieur même du texte, où se trouve les sentiments, les actions et réactions.

Le plus frappant est lorsque vous vous retrouvez dans un pays comme le Japon, ils ne parlent en général ni français ni anglais, mais bien souvent uniquement leur langue nationale. Donc vous communiquez avec eux grâce à un interprète. S’installe alors une médiation terrible entre vous l’auteur, le texte que vous avez produit, et les gens qui le reçoivent.

D’ailleurs, je me demande toujours avec un peu d’étonnement ce qui a bien pu leur plaire. Quelquefois, les lecteurs ne savent même pas où se trouvent les Antilles, ou alors très vaguement. Ce qui est valable aussi bien pour les Japonais que pour les Suédois. Où est la Guadeloupe ? Où est la Martinique ? Même aux Etats-Unis, je rencontre des gens qui l’ignorent ! Nous le précisons en général au début. Nos pays sont mal connus ou alors méconnus. On s’en rend compte surtout lorsque l’on vit à l’étranger… c’est dommage… mais c’est comme ça.

 

Auriez-vous aimé qu’un de vos livres soit traduit en créole ?

Non, pourquoi ? Je pense que tous les lecteurs créolophones sont aussi des lecteurs francophones ! Il y a suffisamment de créole dans mon français. La traduction est surtout créée pour rapprocher deux sociétés qui n’ont rien en commun : japonais, suédois, italien, etc. Dernièrement, j’ai eu un de mes livres traduit en polonais (ndlr : Moi, Tituba sorcière de Salem) : c’était un peu comme un saut dans l’inconnu. J’ai eu également deux ouvrages traduits en hébreu : pour moi il s’agit de rapprocher la pensée des Israéliens à celle des Antillais. Mais créole - français ? Non, ce sont les deux versants d’une même identité.

 

Richard Philcox, est-ce plus particulièrement ardu de traduire Maryse Condé ?En général, Maryse Condé n'a aucun regard sur la couverture de ses livres traduits.

Maryse Condé n’est pas plus difficile à traduire que les autres. La traduction est de toutes les façons un travail très, très, dur. La plupart des gens pensent que si l’on parle la langue de la traduction cela est facile. Non, cela demande toute une connaissance de la culture de l’autre, et une bonne connaissance de sa propre langue.

 

Quel a été selon vous deux le livre le plus difficile à traduire ?

Richard Philcox : L’histoire de la femme cannibale

L'histoire de la femme cannibale en anglaisMaryse Condé : Oui, je suis d’accord, L’histoire de la femme cannibale me semble être mon livre le plus difficile à traduire parce que cohabitent plusieurs voix, plusieurs ruptures.

 

Que pensez-vous de la traduction et des autres auteurs caribéens ?

Il n’y en a pas assez. J’ai enseigné pendant des années et j’ai eu un mal de chien à trouver des traductions. C’est réellement difficile d’alimenter un cours. Aimé Césaire est évidemment traduit, Edouard Glissant peu ou mal, il y a peut-être un ou deux livres de Patrick Chamoiseau. Mais la masse même de la littérature caribéenne n’est pas traduite à l’étranger. Une des premières choses à laquelle nous devons donc nous atteler c’est non seulement la traduction des livres des autres, mais aussi celle de nos propres ouvrages.

 

Paris, mai 2011

 

Pour aller plus loin :

Retrouvez également une interview de Richard Philcox sur son travail de traduction de Maryse Condé sur le site  Potomitan

Traduire Maryse Condé : entretien avec Richard Philcox, The French Review, vol. 69, n°5, April 1996, printed in USA.

Peter Trier traduit et édite « Victoire, les saveurs et les mots » en allemand. A lire sur Gens de la Caraïbe

 

 

 

 

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