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Fabrice Eboué et Thomas Ngijol : J-3 avant la… « Case départ »

Sortie le 06 juillet. Bien avant même cette date, la comédie française « Case départ » de Lionel Steketee, Fabrice Eboué et Thomas Ngijol alimente déjà les conversations, les réseaux sociaux, les débats et commentaires : on s’y intéresse, on applaudit l’initiative, parfois on la désapprouve jusqu’à vouloir boycotter le film.
Mais qu’en pense les principaux intéressés, les deux humoristes et acteurs noirs Fabrice Eboué et Thomas Ngijol ? Nous avons été à leur rencontre pour connaître leurs objectifs et désirs à travers ce film.

Photo : © Yolande Eliezer, 2011

 

 

Gens de la Caraïbe : Que pensez-vous de la réaction de ceux qui veulent boycotter Case départ, ou encore celle de Joby Valente ?

Thomas NGijol : Joby Valente n’arrive tout simplement pas à s’extraire du passé et à aller de l’avant. Nous faisons partie d’une génération différente et nous n’avons pas les mêmes problèmes, les mêmes préoccupations : pourquoi empêcher le cours des choses d’avancer ? Elle n’a pas même pas vu Case départ, par conséquent, c’est provoquer des débats sur du flan.

Case départ : Fabrice Eboué et Thomas NgijolFabrice Eboué : Comment écouter quelqu’un qui n’a pas vu quelque chose et affirme que ce n’est pas bien ? C’est complètement irrecevable ce que cette dame dit. Vous savez qui Joby Valente représente au fond dans le film ? C’est le personnage de Joël tout au début (ndlr : Joël est celui qui est au chômage, être noir selon lui est la cause de tous ses échecs puisqu’il serait tout le temps en butte au racisme). C’est terrible à dire mais pour moi, elle entrave l’avancée du peuple noir, et je dirais même de l’humanité en général…

C’est à la réflexion un film également sur elle. Elle me fait penser à Jesse Jackson lors de l’élection de Barack Obama : au départ, il n’a pas des larmes de joie mais de tristesse. Vous savez pourquoi ? La lutte de cet homme est finie, elle a été très utile à son époque mais maintenant nous devons avancer ! Barack Obama est arrivé avec la proposition de rassembler tous les hommes, qu’ils soient noirs, arabes, ou juifs, et les gens, qui n’avaient vécu jusque là que pour lutter contre l’adversité, ont éprouvé de la tristesse, de la rage même pour ces nouveaux hommes qui allaient plus loin.

Nous avons été blessés par ces réactions. Si on avait réalisé et joué dans Big Mamma, tous les noirs nous auraient crachés à la gueule : « vous avez la possibilité de faire avancer les choses et vous faîtes les deux débiles au cinéma ? » Quand on voit que sur Internet des noirs appellent au boycott, nous sommes foutus d’avance, nous n’avancerons jamais.

Thomas NGijol : En même temps, je relativise car ces gens sont une minorité, on a beaucoup plus de messages de soutiens et d’amour. Il y aura toujours des gens qui n’arrivent pas à dépasser le clivage, qui vivent dans l’aigreur : l’extrémisme existe des deux côtés sous un prétexte communautaire, limite raciste par moment.

Fabrice Eboué : Le seul argument recevable c’est de dire qu’il n’y a pas encore de vrai film historique en France sur l’esclavage. Nous, nous sommes des comédiens comiques, nous faisons des choses décalés parce que c’est notre métier. Mais si c’est une première porte par laquelle d’autres peuvent s’engouffrer pour faire un film sur l’esclavage, comme Amistad (même si ce n’est pas tout à fait ça) ou encore Racines, nous aurons alors fait notre travail : éveiller les consciences par le rire.

 

GDC : Certains distributeurs d’art et d’essai hésitent à programmer votre film en banlieues dites sensibles : ils ont peur que les débats qui s’ensuivent soient trop enflammés, que pensez-vous de ces hésitations ?

Thomas NGijol : C’est curieux. Certains films d’actions, voire violents, sont pourtant bien projetés et les spectateurs ne cassent pas de chaises à la fin ? Ils ne prennent pas leurs voitures pour foncer dans des camions de police. Les gens savent faire quand même la différence, non ? Le cinéma c’est… du cinéma. A la télé, toutes sortes de choses passent de façon anarchique sans que les gens en fassent tout un pataquès.

Fabrice Eboué : C’est dommage que des personnes vecteurs de culture comme des distributeurs de films puissent hésiter. Je trouve que c’est faire une insulte à l’intelligence des publics de banlieues, alors que ces derniers ont tout à fait le recul et les connaissances nécessaires pour intégrer ce film comme il se doit : un film positif qui met en lumière nos problèmes d’aujourd’hui à travers une période plus trouble. L’intérêt c’est de dire qu’en 300 ans, les choses ont beaucoup évolué.

 

GDC : Le film se déroule en Martinique, or l’on voit très clairement qu’il n’a pas été tourné là, même si ce sont pour des raisons complètement indépendantes de votre volonté1. Vous allez partir aux Antilles bientôt, certains antillais vont peut-être vous le faire remarquer, mais à quelles réactions vous attendez-vous d’une manière générale ?

Thomas NGijol : J’ai été l’an dernier en vacances en Guadeloupe, au moment où le film avait été repoussé. Quelques personnes, qui étaient plus ou moins dans la confidence, regrettaient que le film ne se fasse pas tout de suite. Ces jeunes sont demandeurs de ce type de projet, ils veulent aller de l’avant. On a le LKP [Lyannaj kont pwofitasyon, qui a initié le mouvement de grève générale  de 44 jours en 2009 en Guadeloupe, ndlr], les militants, tout ceci est très bien. Cependant, il y a d’autres attentes, d’autant plus que le film est très respectueux de l’histoire de l'esclavage. On ne fait pas un film sur la souffrance des antillais, nous ne nous serions jamais permis !Stefi Celma

Fabrice Eboué : Nous avons pris le soin de faire d’abord lire le scénario à des antillais comme Jean-Claude Duverger, Jean-Yves Rupaire, ou encore Stefi Celma qui joue et chante « Pa oublié ». Et nous avons eu, il faut le souligner, l’aval d’Euzhan Palcy !

 

Gens de la Caraïbe : Nous célébrons cette année les 10 ans de la loi Taubira. Pensez-vous que vous auriez pu faire ce film il y a 10 ans ? Aujourd’hui, le public est t-il prêt ?

Fabrice Eboué : Je pense que cela aurait été tout à fait possible. On vend ce film comme une comédie, même si il y a un vrai fond sans aucune espèce d’insulte. Notre objectif semble atteint puisque lors des avant-premières, nous avons entendu les spectateurs rirent dans la salle, et viennent même nous féliciter ! Il n’y a donc aucun souci pour la réussite de Case départ, quelque soit la période.

Thomas NGijol : L’axe du film est vraiment l’histoire de ces deux personnages. L’esclavage n’en est pas le sujet et nous ne nous en moquons nullement. Nous rions avant tout de ces deux hommes qui arrivent à cette période précise, nous racontons leurs aventures. Il y a eu beaucoup de raccourcis qui ont prétendu que ce film est une comédie sur l’esclavage, or ce n’est absolument pas le cas.




[1] Certains békés, descendants de grands propriétaires blancs de l’époque esclavagiste, n’ont pas voulu qu’ils tournent dans leurs propriétés en Martinique. « Les blessures sont toujours ouvertes », déclare Lionel Steketee, l'un des réalisateurs. Le tournage a eu lieu à Cuba en octobre 2010 pendant 44 jours.

 

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