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« Maryse Condé provoque un tsunami à la Sorbonne », par Ineke Phaf-Rheinberger

Ineke-Phaf devant sa bibliothèque personnelle à Berlin


J’étais  étudiante en thèse doctorale quand j’ai rencontré Maryse Condé pour la première fois à la Sorbonne l’été de 1985 lors d’un grand congrès de l’Association internationale de littérature comparée avec des figures éminentes.

Je me souviens  du « tsunami » qu’avait provoqué Maryse en évoquant les raisons pour lesquelles, à son avis, aucun auteur africain n’avait eu jusqu’alors de prix Nobel de littérature. Très critique envers les écrivains africains, elle leur reprochait notamment d’être « trop refermés sur eux-mêmes » et d’«auto-glorifier» le peuple africain. Elle leur suggérait d’être « plus sérieux et plus rigide. »


C’était très osé et sa rhétorique souveraine m’impressionnait beaucoup ! Au même moment une amie de Maryse, Mineke Schipper, professeur de littérature africaine à l’Université de Leiden / Pays-Bas, a fait circuler une pétition parmi les participants du congrès pour que le prochain prix Nobel soit un écrivain noir de l’Afrique. Et l’année suivante, fruit du hasard ou résultat de cette pétition, Wole Soyinka du Nigeria recevait ce prix.

Mon deuxième souvenir marquant remonte aux années 90 où j’enseignais à l’université de Maryland aux États-Unis. Dans le département d’Espanol et de Portugais du College Park, on lisait les auteurs francophones et anglophones et j’avais invité Maryse à y donner une conférence magistrale en 1991.  Par la suite, les professeurs de français ont souhaité l’inviter en résidence dans le département pendant deux ans, avec Richard, son mari. Je l’ai donc beaucoup fréquentée à cette époque. J’étais impressionnée par la quantité de travail qu’elle abattait. Elle recevait des étudiants, elle écrivait, elle se rendait à des nombreuses représentations théâtrales. Elle se levait très tôt, elle voyageait, enseignait et était - est toujours - très exigeante quant à la qualité de son travail.

Un après-midi, je décidai de lui présenter Astrid Roemer, écrivain du Surinam, un pays de la Caraïbe, comme elle mais de la Caraïbe néerlandophone et continentale.  Nous sommes donc allées lui rendre visite dans sa petite et jolie maison, à Washington. Maryse, vedette de la soirée, était très fière de lui montrer son livre traduit en hollandais et ne se rendait pas compte qu’elle avait en face d’elle une auteure connue aussi de la Caraïbe qui écrivait en hollandais.  Elle ne faisait pas le lien, ne s’intéressait pas du tout au travail de Astrid, sur les thèmes qu’elles avaient en commun comme le racisme ou l’esclavage.

J’ai gardé de cette rencontre « ratée », le sentiment que les rencontres ne se font pas forcément entre écrivains. Je parle de rencontres intimes, pas celles formelles lors de débats ou de tables rondes. Cela m’a donc surprise et même intimidée, me sentant gênée d’avoir peut-être fait une erreur.
Cependant Astrid aussi était très contente d’avoir vue Maryse et cela ne m’empêche de continuer à lui vouer une grande admiration.

J'ai toujours lu Maryse Condé en français. Mon roman préféré demeure « En attendant le bonheur (Heremakhonon) », un des premiers écrits en 1988 qui fait moins le focus sur le racisme, son thème récurrent. C’est pour moi un livre très important pour comprendre son œuvre. J’aime par ailleurs la clarté avec laquelle elle décrit tous les caractères des personnages de ses romans.

Enseigner ses romans  provoquent toujours des discussions prolifiques car Maryse explique les différences avec beaucoup de précision en jouant beaucoup sur les stéréotypes. Chez les auteurs Cubains par exemple, la question du racisme est moins frontale. Le racisme est très présent dans la Caraïbe et dans d'autres pays du monde, il est donc important d’en parler et Maryse le fait avec beaucoup de clarté.

J’ai remarqué que dans les pays africains, on lit plus les ouvrages des hommes célèbres que ceux des grandes dames. Par contre, en Allemagne, on  lit aussi Maryse Condé plus volontiers et avec plaisir. Berlin invite beaucoup de Cubains pour parler de tout sauf du racisme ou des conséquences de l’esclavage. Par contre, pour Maryse Condé, ce sont ses thèmes de prédilection. Elle travaille beaucoup sur la relation de la Caraïbe avec l’Europe et ce serait donc intéressant qu'elle rencontre le public ici.

Propos receillis par Karole Gizolme


Ineke Phaf-Rheinberger est aujourd'hui spécialiste des littératures en langues espagnoles et portugaises de l’Afrique, l’Amérique latine et la Caraibe et  travaille à l’Université Humboldt de Berlin.


Photo  : Ineke-Phaf devant sa bibliothèque personnelle à Berlin
© GdC mai 2011

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