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« L’Art contemporain à Saint-Martin : Yes we can ! » par Scarlett Jésus

Une jeune association, HMF (Head made factory), a fait le pari de lier tourisme et art. Pour ennoblir le développement d’un touriste XL à grande échelle mais frôlant parfois le X.  Il s’agit de proposer un tourisme différent qui, tout en cherchant à développer l’économie locale, a prévu de mettre en valeur le potentiel créatif de sa population. Un potentiel riche de rencontres multiculturelles. Le projet offrira à la jeunesse l’opportunité d’une revalorisation de l’image de soi trop souvent dégradée.

Ainsi cette première manifestation, qui avait lieu au Centre culturel de Grand Case les 23 et 24 novembre 2012, s’inscrivait dans la perspective d’un choc tellurique destiné à bouleverser l’île : l’annonce d’une biennale d’art d’ici deux ans. Ni plus ni moins. « Yes ! We can !».



Parallèlement à des tables rondes réunissant des universitaires (Richard CONTE et Bernard DARRAS) et des professionnels de l’art caribéen (Régine CUZIN et Fabienne POURTEIN), une exposition a révélé le travail de onze jeunes plasticiens s’adonnant à l’art contemporain. Onze artistes issus d’horizons les plus divers, à l’image de la population saint-martinoise. La contrainte qui leur était imposée était de créer des œuvres originales répondant à la question « Hey you ! what do you see ? ». Difficile, dans une opération s’affichant comme une « Invitation au voyage », d’évoquer l’envers d’un décor où  tout ne serait pas  « qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ».

Quel miroir de l’île ces onze artistes nous ont-ils proposé, à travers les œuvres exposées ?

En premier lieu, sur le parvis du Centre, Franck FOURNES opère la métamorphose d’une carcasse de voiture banale - comme celles dont l’île a bien du mal à se débarrasser - en œuvre d’art, rappelant les fameux ready made de DUCHAMP.

Cette voiture, un modèle japonais récent littéralement désossée, se présente comme emballée et habillée aux couleurs de la mer, par des bandes fluo vertes et bleues sur fond blanc. Installée à proximité d’une ancienne presse emblématique d’un tournant industriel au XIXe siècle, elle constitue le symbole d’une époque contemporaine, tout en étant appelée, elle aussi, à disparaître. Incitant le public à une réflexion sur le temps et sur les vanités.

En dehors de cet « objet », ce sont les habitants de l’île et l’incroyable diversité de leurs origines qui ont retenu l’attention des artistes. David GUMBS, originaire de Saint-Martin bien que vivant en Martinique, en rend compte dans une vidéo interactive intitulée « Random Memories ». De même qu’il était convié à pénétrer à l’intérieur d’une voiture sans portes ni fenêtres, le visiteur est ici invité à composer des visages aléatoires en cliquant sur une des huit parties d’un visage souche, une photo de classe de l’artiste enfant, sur lequel ont été introduits en mémoire, pour chacune d’entre elles, entre 20 et 60 variantes possibles de tout âge, sexe ou couleur de peau.
 

Les résultats obtenus, souvent cocasses en raison des contrastes ou des déformations, renvoient à la diversité des visages que l’on peut croiser dans les rues. Et au métissage d’une population « française », ce que souligne le drapeau tricolore remplaçant la petite flèche du curseur.

Yanis MARIE-ROSE, un Guadeloupéen, va lui aussi rendre compte de la multiplicité des visages dans l’une des trois œuvres qu’il expose, « Faces ». Après avoir photographié son entourage, il a ensuite collé les photos sépia de leurs visages  sur des cailloux qu’il a amassés dans une boîte en plexiglas. A l’exception d’un seul situé au centre, ces visages aux yeux fermés et dont certains sourient expriment le bien-être et le rêve. Bref, l’état auquel s’attend le touriste débarquant à St-Martin.

Ce ne sont pas des visages mais des corps que Florence POIRIER NKPA - par ailleurs fondatrice de HMF et initiatrice du projet -  met en scène dans une carte postale géante associant infographie et peinture. Des touristes cherchent à retrouver, à travers une nudité qui se veut libératrice, le contact perdu avec la nature : le sable, la mer, le soleil. Sur des corps indifférenciés et dont on ne voit guère les têtes à une exception près, le sable et la peinture dessinent des tatouages. Le clin d’œil au body art souligne avec humour l’illusoire identification des touristes avec les Maoris.

La réflexion de Florence POIRIER NKPA et son travail concernant cette aspiration à retrouver une corporalité naturelle trouvent un écho dans la chorégraphie de Peggy  OULERICH qui prolongera l’exposition en fin de soirée.  Comme libérés, les gestes des danseurs qui improviseront jusqu’à se rouler à terre se déplieront en lien avec la performance de BASTIEN lequel, adepte de l’« action painting », évoluera parmi eux, muni d’une brosse et d’un pot de peinture.

        A la question « Hey you ! what do you see ? », d’autres artistes ont répondu en mettant l’accent sur les éléments de la nature. Le minéral pour Yannis MARIE-ROSE qui recouvre des blocs de pierre de photographies afin d’évoquer, dans deux autres œuvres exposées, l’île ou un reptilien ; le minéral également pour l’allemande Sonja MOSIK-LEWIN qui nous dévoile deux sculptures, l’une noire et abstraite, l’autre représentant de façon très stylisée des poissons. Stefano BEVILACQUA, d’origine italienne, est lui aussi fasciné par les poissons qu’il va représenter dans des compositions « Mixte media » réalisées à l’aide de lames d’aluminium disposées sur fond bleu ou bordeaux reproduisant les mouvements de la mer. Stephen WINKEL quant à lui exprime, à travers une peinture jaune de grande dimension et non figurative, la sensation de fête et de bonheur que sa mémoire associe à Saint-Martin.

Restent deux artistes qui trouvent leur inspiration dans la rue. L’une, Cindy CHOISY dite CINLAB, expose intra muros. Les œuvres de l’autre, François PIQUET, se situent extra muros. Cindy CHOISY est une saint-martinoise qui travaille et réside à Saint-Martin. Elle présente deux œuvres. La première, une porte ancienne récupérée, grattée et partiellement repeinte, évoque le passé de Saint-Martin.          

Une « porte ouverte sur Saint-Martin ». La seconde est une peinture acrylique intitulée « Les murs murmurent ». Sur un paysage en arrière plan se sont ajoutés au fil du temps, comme sur les murs des villes, collages, tags et graffitis de toutes sortes. Pour former un tableau-poème sur lequel des mots d’anglais (« free », « this is life ») se mêlent à une longue phrase en français :


          « Les murs murmurent des mots que seuls les yeux grands ouverts peuvent entendre ».

De son côté, François PIQUET a recouvert des murs de bâtiments à l’abandon de dessins à la fois humoristiques et ouvertement transgressifs eu égard aux stéréotypes de la culture antillaise, « les archipels du moi ». Il ajoute aux vêtements d’un couple de personnages des couleurs empruntées pour l’un au madras, et pour l’autre au drapeau français. Métissant une marchande de sorbet en la dotant d’une coiffe bretonne. Ou affublant une joueuse de gwoka d’un pistolet de gendarme à sa ceinture. Créant au final d’étranges hybridations, renvoyant au vodou, entre l’humain et l’animal ou entre des animaux différents, donnant lieu à des chimères.

Qu’il s’agisse de déambuler dans Grand-Case pour découvrir les dessins muraux de François PIQUET, de rentrer dans l’univers saint-martinois de Cindy CHOISY en poussant sa Porte, de créer des portraits improbables grâce au dispositif de David GUMBS ou d’embarquer à bord du drôle d’engin de Franck FOURNES, le visiteur est interpellé – « hey you ! »-, invité à quitter sa posture de spectateur pour s’associer au processus de création en donnant sa propre vison de l’île.

Alors que n’existe à Saint-Martin aucune structure véritable capable d’accueillir une telle manifestation, concevoir une exposition, puis à plus long terme une biennale d’art contemporain, constitue un véritable défi. L’enjeu est de faire réfléchir sur les stéréotypes que véhiculent les cartes postales. Et d’amener tout un chacun à percevoir la vraie nature de ce lieu à la fois magique et unique dans la Caraïbe : un lieu de rencontres imprévues entre des mondes et des personnes que tout éloigne. Un lieu où, pour reprendre les termes d’Edouard GLISSANT, « je peux changer en échangeant avec l'autre sans me diluer et sans me perdre ». Une île qui ne se contentera pas d’être, comme dans la chanson d’Henri SALVADOR « un îlot au grand soleil » et qui, en raison de tout cela, sera - et est déjà - « à nulle autre pareille ». « Yes ! you can ! ».

Scarlett JESUS, critique d’art, le 28 novembre 2012.

avec la collaboration de L'Artocarpe

 

 

 

 

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