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Raoul Peck : « La catastrophe n'est pas nécessairement l'événement lui-même, mais l'incapacité à y répondre ».

assistance mortelle peck

Le 12 janvier 2010, jour du tremblement de terre, Raoul Peck n’était pas en Haïti mais il rejoint son pays dans les jours qui suivent. Il a vu la solidarité en actes, toutes classes confondues. Les premiers secours ont été donnés par les Haïtiens eux-mêmes. Puis, l’aide internationale est arrivée… Nous nous souvenons du « bazar de la solidarité », de la concurrence entre les bienfaiteurs. L’idée de tourner un documentaire est arrivée tout de suite : filmer sur le long terme. Témoignage du cinéaste haïtien.

© photo Velvet 2012 - Tombes improvisées au lendemain du séisme


Dès le départ, il a pris un engagement de deux ans avec Arte qui a fourni deux caméras et une table de montage. Il veut apporter un autre regard, de l’intérieur, permettre de faire entendre la voix des Haïtiens. A travers l’exemple d’Haïti, il veut dénoncer cette aide qui ne conduit pas au développement, sinon à la destruction de la solidarité coutumière.


« Je me pose toujours la question avant chaque film sur ce qui me distingue des autres et me permet de faire des films différents. Je savais qu’après le tremblement de terre, l’approche journalistique dominerait et ce à travers un regard extérieur. Moi, j’ai voulu m’intéresser au processus, identifier les mécanismes, radiographier la machine à broyer. J’ai filmé de l’intérieur cette machine : des lieux de discussions et de décisions, du gouvernement, des Nations Unies, des ONG, etc. …».  En tant qu’ancien ministre de la culture, Peck a pu rencontrer tout le monde dans les lieux de décisions et de discussions : les représentants du gouvernement, des Nations Unies, des ONG.  Il nous permet de suivre les travaux de la CIRH (Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti). Cette Commission est constituée de 14 membres Haïtiens, 13 membres représentant l’international et 2 membres nommés. Le film donne la parole à René Préval, président de la République d'Haïti au moment du séisme, et surtout à Jean-Max Bellerive, co-Président de la CIRH et Premier Ministre du pays à l'époque. Le Président de la CIRH, Bill Clinton, n’a jamais répondu aux demandes d’interview réitérées par Raoul Peck.


Le film "Assistance mortelle" est présenté comme un documentaire. En fait, la succession d'images de foules errantes, de ruines, de réunions de la CIRH, d'interviews en gros plans de J-M. Bellerive, de R. Préval, de personnalités de la CIRH, de responsables coopératifs engagés sur le terrain, de groupes d'Haïtiens interrogatifs, tous ces bruits et ces paroles sont accompagnés par deux voix, un peu en retrait et dont on ne verra pas le visage, celle de R. Peck et celle d'une jeune volontaire. Les deux voix se répondent amicalement "cher ami", presque amoureusement comme deux plaintes, jour après jour, d'un même gâchis, d'un même échec. Le film est ainsi construit comme une tragédie antique ou comme une symphonie fantastique qui commence par le choc bouleversant, incompréhensible pour la raison, de la déchirure du sol, de la chute des murs et des corps. Puis les acteurs jouent leur vie et le chœur (des ONG) tient sa partie récurrente pendant que les deux voix mènent leur constat et leur déploration. Cela donne une force très prenante au film... Mais, me semble-t-il nous laisse sur la faim. La faim : c'est le désir de comprendre.


Comprendre comment des grands bailleurs de fonds qui veulent sauver Haïti et dont les dons affluent (11 milliards sur 5 ans) ne parviennent pas à bâtir un plan commun d'intervention avec leurs partenaires haïtiens au sein de la CIRH. Les exemples de cette incapacité sont là : incapacité de se préoccuper d'abord de retirer les débris : 15 millions de tonnes dont l'enlèvement coûterait plus de 500 millions de dollars et qu'on ne dépensera pas parce que ce n'est pas une action assez visible pour les ONG. Même chose pour le curage des canaux mal coordonné. L'incohérence et la confusion, le film les montre et le dit, et c'est toute sa force. Il nous force, et on l'espère, il force tous ces responsables à se poser la question du pourquoi, du comment pour ne plus jamais reproduire un tel gâchis.


L'exemple le plus emblématique de cette confusion et de cette impuissance c'est le projet de création d'une zone d'habitat durable sur la plaine de Corail. A 18 km de Port-au-Prince, une grande plaine sans végétation, mais avec des ressources d'eau ; on propose un habitat provisoire à des personnes qui vivaient sous tentes pendant que leurs futures maisons en dur se construisent. On montre les maquettes de maisons, la pub est alléchante. Cette plaine était la seule qui restait pour élargir Port-au-Prince, c'était un vrai projet de reconstruction. La conseillère logement de la CIRH est compétente et elle y croit. Mais voilà, il n'y aura pas de planification, les projets seront annulés les uns après les autres sur le terrain. Et, au final, quand les ONG repartiront, 8 000 personnes auront été relogées dans des maisonnettes de contreplaqué, serrées et alignées les unes contre les autres, sans équipement, et qui se fendent déjà... et 600 000 squatters qui s'éparpillent sur le reste du terrain. La conseillère logement s'en va, elle aussi, et dit : il aurait fallu verser les fonds aux habitants des quartiers et n'être nous, que des coordinateurs, mais, pour les bailleurs l'aide est trop importante pour la laisser aux mains d'Haïti. Le jeune urbaniste qui y avait cru s'en va lui aussi, les larmes aux yeux.


L’un des Haïtiens interviewé explique qu’il est reconnaissant parce qu’il n’est pas dans la rue mais que si l’on avait pris le temps de poser des questions, les résultats auraient été meilleurs. Certaines personnes interrogées disent préférer attendre dans les tentes un vrai logement plutôt que d’intégrer une habitation provisoire, un T-shelter. Ne s’est-on pas rendu victime d’une dictature de l’urgence au point d’en être prisonnier ? Pour Raoul Peck, « l’aide immédiate ne peut être faite à l’aveugle. Il y a des choses qu’il ne faut pas faire, même sous le couvert de l’urgence. » N’aurait-il pas mieux valu sérier les problèmes, traiter l’urgence immédiate d’abord, et se donner le temps d’interroger la population, de réfléchir à des vraies solutions dans le but d’une vraie reconstruction ?


Pourquoi cette incapacité d'organisation?  L'argent, les intérêts économiques différents des bailleurs, le profit tiré de ces opérations (40% repart vers les ONG), le mépris pour les responsables haïtiens. Les possesseurs d'argent ont le pouvoir de dire : non, nous n'irons pas là, nous ne ferons pas cela... mais nous ferons ceci et cela...
Merci Raoul Peck d'ouvrir toutes ces questions et les questions que posent ces questions... à la Coopération française, à l'Europe, aux associations, aux citoyens que nous sommes. Merci et à bientôt !


Biographie : 
Ses parents font partie de la génération d’Haïtiens qui ont dû fuir la dictature Duvalier. Il les a suivis au Congo, son père y travaillant pour les Nations Unies. Il poursuivra ses études en France, aux Etats-Unis et en Allemagne. Après des études d’ingénieur-économiste à l’université de Berlin, il entre à l’académie de Cinéma et de télévision de Berlin (DFFB). Ministre de la Culture de la république d’Haïti entre 1996 et 1997, Raoul Peck a reçu de la part de « Human Rights Watch » le Prix Irène Diamond pour l’ensemble de son travail en faveur des droits de l’homme. En janvier 2010, il est nommé Président du conseil d’administration de l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Fémis) à Paris. Travaillant aussi bien pour le cinéma que la télévision, Raoul Peck est à l’origine d’une riche filmographie. Ses principaux long-métrages de fiction sont « L’Homme sur les Quais » (en compétition à Cannes, 1993) et « Lumumba » (quinzaine des réalisateurs, 2000). En 2005, il produit et réalise pour HBO (Studios américains) « Sometimes in April », sur le génocide rwandais (compétition Berlin 2005). Son dernier film, « Moloch Tropical », diffusé sur Arte en 2010, a été présenté à Toronto et Berlin. Actuellement, il a annoncé travailler sur le procès de Duvalier.


D'après l'article paru dans le mensuel "Les nouvelles images d'Haïti", numéro 117, avril 2013

Le Collectif Haïti de France (CHF) est un réseau de 80 associations et 170 individus qui ont comme point commun d'être engagés dans des actions en faveur d'Haïti. Le CHF développe son projet  associatif autour de 3 axes de travail : Informer en France sur l'actualité et les débats en Haïti; rassembler les associations et ONG en France pour améliorer les pratiques partenariales avec Haïti; soutenir la société civile haïtienne via une approche transversale des droits humains.

« Assistance mortelle », de Raoul Peck.
France / Haiti / USA / Belgium 2012, 99 min

 

 

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