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Henri Debs s’en est allé en nous laissant sa mémoire (une bonne partie)

Henri-DEBS MemoiresVerites

Telle la figure d'une résistante, Debs production (ou Disques Debs) incarne  la dernière maison de production de disques des années 1960 dans les Antilles françaises qui existe encore en 2013.  Si le récit biographique de la vie d'Henri Debs n'existait pas, les générations qui arrivent pourraient ne pas savoir qu’Henri Debs fut non seulement une figure importante de la production musicale en Guadeloupe et en Martinique (via son frère Jojo Debs) mais un personnage au parcours singulier haï par certains et adulé par d'autres. Ce récit existe. Il est écrit par Henir debs lui même.

Henri Debs, producteur-auteur-compositeur-interprète et disquaire vient de décéder, ce 20 août 2013 à l’âge de 81 ans et la Guadeloupe ainsi que la Martinique en ont été fortement émues.  D’abord vendeur ambulant, Henri Debs a, comme son grand-père Jacob arrivé en 1868 en Guadeloupe, partagé des moments simples avec de nombreux Guadeloupéens, a fait du créole sa langue, au point d’animer ces dernières années une émission télé consacré à cette langue, et composé biguines, boléros, cha-cha-cha (plus de 350 compositions selon CCN) ou découvert ou propulsé plusieurs chanteurs devenus des incontournables du zouk, comme Tanya Saint Val, Gilles Floro, Franky Vincent et même Kassav comme l'énumère son autobiographie parue en 2011.

 


Dans cet ouvrage Henri Debs : Mémoires et vérités de 368 pages qu’il a lui même articulé, il offre quelques morceaux choisis de l’histoire des groupes de musique de Malavoi (Martinique) à Experience 7, Les Aiglons,  en passant par Typical Combo ou Les Léopards (Martinique), des débuts d’Alain Jean-Marie, Tanya Saint –Val, des déboires de Zouk Machine, du succès d’estime de Dissonans mais aussi de la Cadence Lypso de la Dominique, des incontournables de Martinique ou d’Haïti, des musiques qu’ont aimé les Guadeloupéens (chansons françaises ou latino-américaines).

Titré Henri Debs : Mémoires et vérités sur la musique aux Antilles, Henri Debs lègue dans ce livre imposant par sa taille et son volume, sa vision de la production musicales des années 60 à 90 environ, sa version des faits de quelques relations soufreuses du passé avec Jacob Desvarieux pour le plagiat de Laisse parler les gens, le pourquoi des rivalités avec Raymond Célini et Marcel Mavounzy (autres producteurs), ses problèmes avec les artistes et de nombreuses anecdotes livrés en mode brut. Le producteur à la retraite livre ainsi, à l'attention de ses détracteurs, précise-t-il, chiffres à l’appui le montant des sommes versées aux artistes dont certains auraient fait croire qu’Henri Debs ne les rémunéraient peu ou pas assez. J'ai été accusé de tous les défauts, se défend-il, alors que j'étais toujours en règle avec tout le monde (p.103).

A fil des pages, se dévoile un homme fier de ses succès, blessé par l’attitude de ceux qu’il appelle les joueurs de gwoka politiciens qui le ramenaient à ses origines libanaises, lui refusant ainsi le label « nèg »  (au sens guadeloupéen) et le désignant comme « siriyen ». Ses concurrents n’hésitaient pas eux aussi à jouer cette carte du territoire pour lui dérober quelques artistes ou le faire fléchir en vilipendant les clients de Debs : « zot k'ay achté aka siriyen, zòt pa ka achté aka nèg kon zòt !(...)  An ké koulé Siryen lasa ».  Henri Debs semble s’être accomodé de la chose et rappelle : ce que mes concurrents ignoraient, c'est que mon contact avec le peuple et les musiciens était cent fois supérieur au leur, (...)  j'ai reçu toutes sortes de mépris, tout en gardant le silence. Le disquaire-producteur-musicien s'est appuyé sur l’amitié de ses nombreux amis qu’il cite telle une litanie dans son ouvrage, dès que l’occasion se présente.

Un chapitre entier, l’avant dernier lui a paru nécessaire face au mépris que certains politiciens et indépendantistes racistes ont proféré à son sujet, explique-t-il (p.327). Le récit de l’arrivée des Libanais en Guadeloupe ressemble fort à celui de ceux arrivés en Haïti et relaté dans un intéressant documentaire de Mario Delatour «Un certain bord de mer, un siècle de migration arable en Haïti ». Dans celui d’Henri Debs et de Delatour, nous apprenons que ces premiers arabes chrétiens arrivés les mains vides ont partagé le quotidien des malheureux sur place. Certains les ont dans un premier temps aidés pour ensuite leur acheter leurs pacotilles que ces colporteurs libanais vendaient de maison en maison, nouant ainsi des relations (de proximité dirait-on aujourd’hui) et parfois des amitiés gagnant au fil des années une popularité solide. Henri Debs, fervent croyant et pratiquant, dès l’adolescence sportif de compétition (passionné de cyclisme), puis commerçant sur le trottoir (certainement rue Frébeau) puis rue Lamartine (où il installa son studio d'enregistrement dans l'arrière cour d'un magasin d'articles vestimentaires et faisant danser les clients), musicien formé sur le tas (il confie ne pas pouvoir lire la musique mais savoir déchiffrer partition et en particulier accords) et jouant tous les samedis soirs ou presque dans des bals, producteur recherché et généreux donateur ou sponsor s'est ainsi forgé une certaine popularité au fil des années.

Ce travail de mémoire pour lequel on ne doute pas qu’il se soit appliqué à re-convoquer ses moindres souvenirs, à numériser toutes ses pochettes, affichettes, photos d’époque, invitations personnalisées, témoignages, diplômes et récompenses décernés, et même contrats, procès verbaux, contribuera sans aucun doute à photographier à jamais une époque épique avec moultes détails. Henri Debs raconte notamment les conditions d'entrées à la SACEM dans les années 60, où il fallait montrer sa carte d’électeur ou encore décrit les chef d’orchestre rivaux qui se jetaient des sorts, ou même les bals-concerts se terminaient en bagarre générale, comme celle du cinéma La Renaissance (p46).

Cependant, l’on peut regretter certains aspects dans cet ouvrage volumineux. Les parties sur la relation avec la Caraïbe paraissent peu étoffées alors qu’ elles attisent l’intérêt du lecteur. Henri Debs raconte par exemple comment le titre Nou ka pati an bòdé, dont la licence a été cédée à un diffuseur colombien a rencontré un vif succès. En outre, ce travail d’organisation de la mémoire n’a pas été confié à un éditeur qui aurait pu donner une plus belle facture à cet ouvrage qui le mérite. La maladie ayant tiré ses sonnetes d'alarme, il se peut que le temps lui ait fait défaut pour le perfectionisme. L’on pourrait imaginer que ce premier pas servirait un autre travail d’enquête qui mettrait en miroir différents avis. Cependant, le livre tout comme le disque traverse des moments difficiles et le faites-le-vous-même semble l’emporter au détriment de la qualité.

En outre, ce travail de collecte et de rassemblement ouvre la porte à de nombreux questionnements sur le monde professionnel de la musique issu de Guadeloupe et Martinique, son renouvellement ou son adaptation à l'évolution du monde tel qu'il est.

Quoi qu'il en soit, un grand merci à monsieur Debs pour cette mémoire en partage et pour ce travail de collecte important.

 

Karole Gizolme

 

 

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