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Édito 409 : Mémoire de l’esclavage et ambivalence

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dlephine-ulric-gervaiseQuel est le mois le plus chargé culturellement en Guadeloupe, Martinique ? Certainement le mois de mai en raison des abolitions de l'esclavage et des nombreux jours fériés (armistice et fêtes chrétiennes). L'État, la religion chrétienne et la fin de la tragédie humaine la plus longue de l'histoire de l'humanité sont revisités le même mois. Et en 2014, il faut y ajouter l'Europe, avec les élections européennes ! Drôle de coïncidence ... Ces trois premiers thèmes concernent aussi de bien de nombreux pays occidentaux (du Portugal à la Suisse) que toute l'Amérique.

Le Brésil sera le dernier pays à abolir l’esclavage (13 mai 1888) mais les commémorations restent circonscrites dans le Nordeste et le sujet encore trop tabou, nous confie Béatrice Mellinger, artiste martiniquaise, membre de Gens de la Caraïbe, résidant et travaillant au Brésil. La France incarnerait donc le premier pays européen à lever le voile sur quatre siècles d'histoire longtemps oubliée voire niée.

L’Etat français en particulier, depuis 9 ans, commémore le 10 mai, la mémoire de l’esclavage et de son abolition. Alors que le gouvernement tient à marquer cette période de l’histoire, en 2014 une commune et pas n’importe laquelle, Villers-Cotterêts, celle qui abrite la tombe du Général Dumas, et désormais dirigée depuis mars dernier par l'extrême-droite, a tout simplement refusé de commémorer cette date, inscrite les années pécédentes au calendrier.

Telle est la situation ambivalente dans laquelle nous nous trouvons : l’absence de consensus national sur la nécessité de commémorer une tragédie qui a duré près de quatre siècles.  Pour mémoire, le 10 mai* a été la date choisie en rappel de la loi qui a été adoptée en France le 10 mai 2001 et qui « reconnaît la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. » Elle correspond également à la « proclamation à l’univers entier » le 10 mai 1802 du colonel d’infanterie Louis Delgrès : « le dernier cri de l’innocence et du désespoir » à l’approche des troupes de Richepance venues rétablir l’esclavage en Guadeloupe.

 

La remise en cause de cette commémoration, soutenue par certains citoyens français qui y voient une date qui ne concernerait qu’une minorité et qui mettrait à mal la grandeur de l’histoire de France, est tout simplement scandaleuse. M. Franck Briffaut, maire élu de Villers-Cotterêts, estime que cette journée relève d’un processus « d’auto-culpabilisation permanente ».  On entend alors parler du refus de la repentance. Sous ce prétexte fallacieux, faudrait-il donc mieux se taire ? Faut-il se taire face à l’attitude de la France pendant la collaboration durant la seconde guerre mondiale ?  Faudrait-il se taire donc également au sujet de la France qui résiste, celle qui continue d’exister à l’extérieur des frontières ? Peut-être ne faudrait-il évoquer que Jean Moulin et De Gaulle, symboles de la résistance ? L’histoire et la mémoire ne doivent pas être sélectives, c’est à ce prix qu’on peut comprendre et grandir. Les mémoires sélectives n’entraînent que de l’ignorance et de la bêtise. Les raccourcis, à l’instar de celui fait par un certain député sur l’enlèvement récent des jeunes filles au Nigéria, sont indignes d’un élu et de l’intelligence humaine.

 

Preuve qu’il reste encore du travail à faire pour inscrire dans tous les imaginaires français, la vraie histoire de France, celle qui intègre son action outre-mer d’hier à aujourd’hui. Cette cécité est encore à l’œuvre, et il est à regretter que certains médias en soient des porte-drapeaux émérites. Le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNPHE), créé par décret en 2004, à la suite de la loi du 10 mai 2001, mène des actions pour mieux faire connaître cette histoire, soutenir des projets de recherche qui permettent d’en connaître toutes les facettes sans en occulter aucune, y compris celles qui pourraient déranger. C’est là l’essence même de l’histoire, n’en déplaise à certains. Elle a pour vocation de mettre à jour certaines vérités et d'aller à l'encontre de certains raccourcis.

Loin d’être de la repentance puisque personne aujourd’hui n’est ni responsable ni coupable de ce qui a été une des plus grandes tragédies humaines, il s’agit de ne pas oublier, d’honorer les hommes et femmes soumis à l’esclavage et leurs descendants, de reconnaître toute cette histoire avec ses héros connus ou inconnus, ses bourreaux aussi. Il s'agit aussi de comprendre et de replacer l’histoire des traites et de l’esclavage dans l’histoire de la construction des identités pour justement éviter de rentrer dans le champ émotionnel et prêter le flan aux manipulations de toutes sortes.

Ce mois de mai est également riche de célébrations puisque le comité Marche du 23 mai 1998 commémore également en région parisienne tout au long de ce mois ceux qui ont été les victimes de l’esclavage et a instauré une journée à la mémoire de la souffrance des esclaves qui a lieu tous les 23 mai. Cette année, le comité envisage de se rendre à Villers-Cotterêts pour célébrer « avec des humanistes, des anti-racistes et des républicains, la seconde République qui a aboli l’esclavage qu’elle considérait comme un crime de « lèse humanité ». (Cf site internet cm98.fr)

Des occasions de commémorer existent en France et ailleurs, des occasions de mieux comprendre nous sont également proposées depuis deux ans avec le film de Steven Spielberg Abraham Lincoln, sur le combat de ce dernier pour abolir l’esclavage aux Etats-Unis sorti en 2012. Celui-ci révèle toute la complexité des débats qui ont animé les Etats-Unis. Le dernier film en date de Steve Mac Queen 12 years a slave, récompensé en 2014 par l’Oscar du meilleur film offre une vision sans fard de l’esclavage à travers l’adaptation du récit de Solomon Northup, Noir libre des Etats-Unis (nord) qui est kidnappé et réduit en esclavage durant douze ans avant la guerre de Sécession.

C’est évidemment un tournant dans l’histoire du cinéma, les films qui accordent leur place aux esclaves sont peu nombreux, alors un succès commercial et « oscarisé », c’est évidemment un événement. La sortie de films comme Django, le majordome  de Quentin Tarantino sont le signe évident d’un changement de regard aux États-Unis. (Faut-il y voir un lien avec les origines métisses du président Barack Obama ?)

Gageons que ces films et d’autres, essentiellement américains, soient le signal d’un renouveau du traitement de l’esclavage dans le cinéma mais aussi dans d’autres domaines artistiques y compris en France. Le cinéma, on le sait, est un vecteur important dans la formation de l’imaginaire et des représentations d’un individu. Si on peut se montrer critique de l’influence que peuvent avoir les Etats-Unis et le monde anglo-saxon dans notre vie quotidienne, peut-être peut-on appeler de nos vœux son influence décisive sur notre capacité créatrice dans ce domaine.  

Delphine Ulric-Gervaise
Membre du conseil d’administration de Gens de la Caraïbe
Référent Histoire

Illustration : portrait de Alexandre Dumas Père, par Nadar daté de 1855

NB : le 10 mai est aussi  la jour où Nelson Mandela devient le premier président noir d'Afrique du Sud, en 1994.
Liens

> Site pédagogique sur l'esclavage d'Eurescl

> Le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage
 (CPNMH)

> Comité du 23 mai, rassemblement sur la place de la Bastille, le 23 mai 2014

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