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Des anciens esclaves racontent leur histoire - par Éric Mesnard

 1eyears-a-slave-extrait2Après les succès des films de Steven Spielberg, Amistad  en 1997, Lincoln en 2013 et de Quentin Tarantino,  Django Unchained (2012), le cinéaste britannique Steve Mc Queen vient de recevoir (2014) l’Oscar du meilleur film pour Twelve Years a Slave. Longtemps marginale dans la production cinématographique, l’histoire de l’esclavage des Afro-Américains semble aujourd’hui faire recette. Sans entrer dans les polémiques légitimes à propos des choix esthétiques et politiques de la mise en scène  de Steve Mc Queen, l’objectif de cet article est de mettre en relation l’adaptation cinématographique du récit de Solomon Northup et les textes autobiographique d’anciens esclaves publiés, pour la plupart, entre 1830 et 1860,  aux États-Unis.      



12years-solomon-couvTwelve Years a Slave : montrer “la réalité l’esclavage” ?
   « Je n’avais vu aucun film montrant vraiment la réalité de l’esclavage qui a pourtant duré quatre cents ans. La Seconde Guerre mondiale n’a duré que  cinq ans, et les films sur cette guerre et l’Holocauste sont devenus un genre à part entière, et des classiques du cinéma. Mais des films sur l’esclavage, il y en a eu si peu, à peine une vingtaine (…) Ce qui m’intéresse, c’est la réalité, montrer ce qu’elle était et ne pas utiliser cette reconstitution à une autre fin. Soit on fait vraiment un film sur l’esclavage, soit on ne fait rien. Je ne voulais pas d’une vision édulcorée», précisait le réalisateur à Télérama dans le n°3341, 25/1/14.


    Les propos du cinéaste situent clairement son projet : entrer en guerre contre un cinéma qui a  négligé les souffrances des Noirs déportés, asservis, ségrégués …  Certes, « l’institution particulière » n’est pas absente de la filmographie, notamment américaine : Naissance d’une Nation de  DW Griffïth (1)  une dizaine d’adaptations de La Case de l’Oncle Tom,  Autant en emporte le vent de Victor Flemming, L’esclave libre de Raoul Walsh  jusqu’aux films plus récents de Spielberg et de Quentin Tarantino sans négliger, compte tenu de leur diffusion, des téléfilms comme  Solomon Northup’s Odyssey de Gordon Parks et  le plus  célèbre d’entre eux, Racines.  Mais, il est vrai que la question de l’esclavage est marginale dans le cinéma qui a consacré plus de films aux esclaves de l’Antiquité qu’aux esclaves afro-américains. Surtout, l’originalité de Steve Mc Queen par rapport à un cinéaste comme Steven Spielberg est de faire un film sur l’histoire de l’esclavage en adaptant le récit autobiographique d’un ancien esclave pour adopter le point de vue des esclaves (2)

 


   12years-extrait-smqLe cinéaste filme la descente aux enfers d’un homme libre devenu esclave. Après avoir été drogué et violemment battu pour qu’il renonce à revendiquer ses droits, Solomon Northup est déporté vers la Nouvelle-Orléans où il est vendu sous le nom de Platt. Dès lors, dépossédé de son identité qu’il doit cacher, y compris, à ses compagnons, il n’eut plus qu’un seul objectif : survivre dans l’esclavage pour revivre libre. Dans le film, comme dans le livre,  la violence, la folie et la mort sont constamment présentes. Comme dans ses films précédents - Hunger (2008), Shame (2011) -   notamment Hunger, le cinéaste montre, sans concession, les corps et les tortures  qui leur sont infligées. Par la succession de scènes où les supplices  sont filmés en gros plans, et de scènes apparemment paisibles ouvertes sur les paysages de la Louisiane, il fait éprouver au spectateur l’incertitude de celui à qui l’on a dérobé la maîtrise du quotidien et de l’avenir. Fidèle au récit de Solomon, la mise en scène met en images ces douze longues années volées à un homme qui « avait respiré toute sa vie l’air libre du Nord » pendant lesquelles il a « peiné gratuitement »  … « les yeux baissés et la tête découverte en prenant l’attitude et le langage d’un esclave ».

   Le spectateur, qui partage le secret de Solomon, est amené à s’identifier au destin d’un homme «comme un autre » qui découvre brutalement et progressivement des réalités dont il ne pouvait ignorer l’existence puisqu’il était fils d’un esclave affranchi, mais qui s’en croyait protégé. Avec lui, il perçoit  les ravages de l’esclavage, non seulement sur les esclaves, mais aussi sur les consciences et la santé mentale des maîtres. Le système esclavagiste crée ses bourreaux autant que ses victimes : « Le plus âgé des fils d’Epps était un garçon intelligent de dix à douze ans. C’était une vraie pitié que de le voir infliger des corrections au vénérable oncle Abram (…) Monté sur un poney, il parcourait le champ, un fouet à la main, jouant au surveillant pour le plus grand bonheur de son père » (Twelve Years a Slave … chapitre XVIII, p. 201).


Les récits autobiographiques d’esclaves : témoigner pour dénoncer l’esclavage  

   L’essentiel des archives a été produit par la plume de Blancs qui portaient sur les populations d’origine africaine un regard distant, souvent méprisant, voire hostile, parfois bienveillant, toujours brouillé par les préjugés et la barrière des « races » entretenue par la société esclavagiste. Toutefois, entre le début du XVIIIe siècle et la première moitié du XXe siècle, environ 6 000 esclaves ont pu raconter leur histoire sous la forme de livres, de courts récits ou d’interviews.

  Les premiers récits autobiographiques furent publiés au XVIIIe siècle. Ceux d’Ottobah Cuguano et d’Olaudah Equiano, le plus développé, sont explicites sur les effroyables conditions matérielles et psychologiques de la « traversée ». L’objectif de leurs auteurs était d’informer l’opinion publique sur les conditions inhumaines du « passage du milieu » et de contredire les récits lénifiants du lobby négrier. Malheureusement, ce type de récit est exceptionnel car, avant 1730, aucun captif n’a laissé de témoignage écrit sur sa perception de la traversée maritime. Mais d’autres sources les corroborent, parmi lesquelles des récits de négriers, dont certains ont décrit les terribles conditions du voyage transatlantique.

mary-prince-maragnes couv     mary-prince-clala-affiche 2014À partir de la fin du XVIIe siècle, les plantations esclavagistes ont structuré les économies et les sociétés des colonies esclavagistes insulaires et continentales d’Amérique. Parmi  les sources qui permettent de connaître le sort des esclaves dans les plantations  insulaires et continentales d’Amérique,  les  récits d’esclaves sont  assez nombreux dans le monde anglo-saxon alors que les esclaves des colonies françaises n’ont laissé aucun récit autobiographique. Outre les témoignages  cités précédemment, nous disposons de celui de Mary Prince, esclave antillaise née aux Bermudes ainsi que de plus d’une centaine de récits d’anciens esclaves publiés avant l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, en 1865. Ils ont joué un rôle décisif dans les luttes abolitionnistes en Angleterre et aux États-Unis et influencé des œuvres majeures de la littérature américaine. La bibliothèque du Congrès à Washington conserve la transcription de plus de 2 300 récits oraux d’anciens esclaves qui furent recueillis pendant les années 1930 à l’initiative du gouvernement fédéral qui créa deux instances chargées de collecter les souvenirs de ces quelques très vieilles personnes, derniers témoins du temps de l’esclavage.  

   Dans le contenu, comme dans la forme, ces témoignages autographes ou non, ont de nombreux points communs, car ils  mettent en récit une trajectoire qui mène de la servitude à la liberté. L’originalité biographique de Salomon est d’avoir connu la liberté en Amérique avant d’être asservi, alors que les autres ont connu, soit la liberté en Afrique, soit sont nés esclaves. Pour tous et toutes, il s’agit  de témoigner à charge contre l’inhumanité de la domination esclavagiste ainsi que de s’affirmer en tant que sujet qui prend la parole au nom d’une communauté assignée au silence. Savoir lire et écrire  y est présenté comme un acte essentiel, et comme l’affirmation d’appartenir à la même espèce que les Blancs, ce d’autant que l’auteur s’adresse surtout à un lectorat abolitionniste britannique ou du Nord des Etats-Unis convaincu de la supériorité de sa culture. Ainsi, les auteurs font-ils fréquemment référence aux textes bibliques pour souligner la contradiction entre les principes chrétiens et la barbarie de l’esclavage. Le « temps fort » du récit est celui de la fuite hors de la « terre de l’esclavage » avec ses épreuves jusqu’au moment de la libération.

   La plupart de ces textes connurent une importante diffusion et suscitèrent, au Sud, la production de « romances esclavagistes », dont Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell. Après l’abolition, succéda une période de silence. Après l’effort de publication pendant les années 30 dans le cadre du Federal Writer’s Project, il fallut attendre les années 60 avec le mouvement pour les droits civiques  pour assister à un regain d’intérêt pour ces récits généralement oubliés. La redécouverte de ces textes permet aux historiens d’apporter un nouvel éclairage sur l’histoire des l’esclavage, inspire la production littéraire et, aujourd’hui, le cinéma.   

Éric Mesnard

L'intégralité de cet article est à paraître en juillet 2014 dans Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique n°124, Les premiers socialismes du XIXe siècle, Rubrique Un certain regard coordonnée par Chloé Maurel, http://chrhc.revues.org/

les photos sont extraites du film 12 years a slave.

NB : Marie Prince a été adaptée au théâtre à Paris (compagnie Man Lala) mais pas au cinéma, ou pas encore ...

Bibliographie

> Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard, Etre Esclave Afrique-Amériques, XVème-XIXème siècles, La Découverte, 2013.

Certains récits ont été traduits en français :
Mary Prince, The History of Mary Prince, a West Indian Slave, Londres, 1831. Ce livre a été traduit par M. Baile sous le titre, La véritable histoire de Mary Prince, esclave antillaise, Albin Michel, 2000.
Frederick Douglass, La vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même, traduit et annoté par Hélène Tronc, Gallimard, 2006.
Le récit de William Wells Brown, esclave fugitif, écrit par lui-même, traduction, introduction et notes de Cl. Parfait et M.-J. Rossignol, PURH 2012.
Hannah Craft, Autobiographie d’une esclave , édition établie par Henry Louis Gates Jr. Traduite de l’anglais par I. Maillet, Payot, 2007.
Harriet A Jacobs, Incidents dans la vie d’une jeune esclave, traduit de l’américain par Monique Benesvy, Paris, V. Hamy, 2008.

Anne Wicke, « Les récits autobiographiques d’esclaves afro-américains : quelques éléments d’histoire éditoriale » (pp. 129-140) in Figures d’esclaves : présences, paroles, représentation, Eric Saunier (dir.), PURH, 2012.
Twelve Years a Slave: Narrative of Solomon Northup, a Citizen of New-York, Kidnapped in Washington City in 1841, and Rescued in 1853, récit publié en 1853 par Derby et Miller, New-York. Traduction en français par Philippe Bonnet et Christine Lamotte, Douze ans d’esclavage, Entremonde, 2013

SITE WEB

> Le site « esclaves en Amérique », http://esclavesenamerique.org/about/ , a mis en ligne des extraits traduits en français d’une quinzaine de ces récits.
> Le projet de recherche international Eurescl a mis à jour ses pages pédagogiques qui proposera notamment un dossier pédagogique sur les récits d'esclaves.

 « Beaucoup de gens ont été tués à cause de lui. Naissance d'une nation a permis la résurrection du Ku Klux Klan. En ce sens, je le rapprocherais du film de Leni Riefenstahl, Le Triomphe de la volonté (1935). On parle sans cesse de chef-d'œuvre à son propos. J'aimerais bien que l'on s'intéresse aussi à son contenu. » Steve Mc Queen, interview in  le  Monde, 21/1/14.

Twelve Years a Slave: Narrative of Solomon Northup, a Citizen of New-York, Kidnapped in Washington City in 1841, and Rescued in 1853, récit publié  en 1853 par Derby et Miller, New-York. Traduction en français par Philippe Bonnet et Christine Lamotte,  Douze ans d’esclavage, Entremonde, 2013.

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