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Duvalier : déterrer ou enterrer ?

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L'ancien dictateur haïtien, Jean-Claude Duvalier, est décédé samedi 4 octobre 2014 à Port-au-Prince sans avoir pu être jugé de ses crimes commis. L'actuel président Marthelly appelle à des funérailles nationales. La mémoire du pays sera-t-elle ensevelie ou exhumée ?
Le récent documentaire de Mario Delatour, Vivants ou morts mais jamais prisonniers apporte un éclairage sur un moment de l'histoire où Duvallier-père aurait pu être renversé. Regard de Renate Roude, une Haitienne qui a quitté le pays sans trop rien savoir de la dictature sous laquelle elle a vécu et qui a vu le film de Delatour à Berlin en juin 2014.

 

« Mon livre d'histoire d'Haïti qui avait été écrit et édité sous la dictature renfermait un dernier chapitre sur les Duvalier. Ce chapitre était un exemple parfait de propagande. L'auteur n'avait sûrement pas eu le choix et avait omis de se laisser aller à des commentaires audacieux qui lui auraient probablement coûté quelques nuits au Fort-Dimanche, le goulag, où se retrouvaient tous ceux qui avaient la langue trop bien pendue. Il n'y avait bien sûr aucun détail qui aurait pu suggérer une éventuelle nocivité du régime. Les Duvalier père et fils étaient présentés comme des êtres inébranlables et des sauveurs héroïques de la nation, tout ceci noué par une photo en pleine page de Jean-Claude Duvalier en costume-cravate.


A la suite du déchoukaj (départ forcé par la population) départ de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986, les livres d'histoire de notre école Sainte Rose de Lima », plus connue sous le nom « ékol mè lali» ou «L’école des soeurs de Lalue » ont subi le vandalisme des lycéens à la demande du professeur. « S'il vous plaît, allez au dernier chapitre » nous a-t-il dit en classe et ensuite « Arrachez ces pages ». Il insista devant nos regards perplexes. Après une courte hésitation, on pouvait déjà entendre le bruit sec de la première page qui se déchirait et ensuite les autres en saccade.


En un geste, l'histoire bien que propagande avait été effacée. Ni vu, ni connu. Un vrai « déchoucage » historique. Ce trou béant de notre livre ne fut pas remplacé par la narration des faits réels et c'est ainsi que je quittai le pays 6 ans après sans jamais rien savoir d'Alix Pasquet et ses compagnons qui tentèrent dans la nuit du 28 juillet 1958 de renverser Duvalier dont il est question dans le film de Mario Delatour, Vivants ou morts mais jamais prisonniers, sorti en version française en 2014.



Le film de Mario Delatour est un travail de mémoire important qui a le mérite de n'émettre aucun jugement. Récupérer le plus d'informations possibles et les partager avant que cette génération ne disparaisse à jamais et, avec elle, ce témoignage de la nuit du 28 juillet 1958, nuit où des rebelles se sont introduits aux Casernes Dessalines dans le but de renverser le gouvernement de François Duvalier. Telle est la principale motivation du réalisateur Mario Delatour dont le nouveau film ne laisse pas indifférent. Ce documentaire soulève tout un tas de questions, notamment sur les motifs de cette aventure et sur le déroulement du plan d'action.



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L'histoire invite à spéculer sur le destin du pays si l'action de cette poignée d'hommes n'avait pas échoué. Comment ne peut-on pas se poser la question : Et s'ils avaient réussi ? Comment le cours de l'histoire se serait-il déroulé ? Aurions-nous connu une autre dictature ? Le régime de François Duvalier n'aura jamais été aussi proche du gouffre que cette nuit-là. D'où l'intérêt de narrer ce chapitre pour des gens comme moi, qui ne savent quasiment rien de ce temps-là, bien qu' entièrement scolarisés en Haïti, principalement dans les années 80.

 

Le récit impartial est dense en informations, ce qui pourrait rebuter le spectateur qui n'est pas familier de ce sujet. Celui qui s'accroche est néanmoins récompensé même si cette nouvelle contribution documentaire ne comble certes pas le trou laissé dans nos livres d'histoire ; elle représente cependant une pièce essentielle d'un grand puzzle. De la même manière qu'il est important pour un être humain de parler des traumatismes qu'il a subits dans sa vie afin de les évacuer, il est important pour une communauté de ressortissants d'un pays de parler de son histoire afin de comprendre les mécanismes qui conduisent au gouffre. Le but ultime, bien qu'utopique, est de ne pas refaire les même erreurs plusieurs fois. »

Renate Roude, Berlin, 2014

 

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Vivants ou morts mais jamais prisonniers
(eng.)Storming Papa Doc - The Siege of Haiti's Casernes Dessalines by Alix Pasquet on July 28 1958

Réal : Mario Delatour
• Genre : documentaire
• Année : 2014
• Durée : 90 min
• Format : vidéo
• Caméra : Carl Lafontant
• Images supplémentaires : Jean François Chalut, Rouane Itani, Fabrice Charmant, Anne Lescot, Réginald Chevalier, Hernan Gonzalez
• Prise de son : Carl Lafontant et Rouane Itani
• Montage : Carl Lafontant
• Illustration : Chevelin Pierre
• Animation : James Bazile
• Musique : Hans Mercier
• Autres musiques : Nemours Jean Baptiste Aux Callebasses
• Production : Amistad Films (Haïti)

Distribution  : Collectif 2004 Images à partir du 15/11/2014

Photo :
Le réalisateur, Mario Delatour à Berlin, lors du lancement de la version française de Storming Papa Doc, Berlin, juin 2014 - avec Eric Van Grasdorf, représentant AfricAvenir, organisateur de la projection  © gensdelacaraibe, 2014

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