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Mémoire et transmission : Quels rapports avec la création artistique contemporaine

ROVELAS VALENZUELA 500pMichel Rovelas est intervenu sur le thème "Mémoire et transmission", dans le cadre d'un séminaire organisé par le Rectorat, concernant l'enseignement de l'histoire des Arts, Guadeloupe 2013. Dans le cadre de l'année 2014 Rovelas de Gens de la Caraïbe, nous republions cette intervention avec son autorisation.

Mémoire et transmission : Quels rapports avec la création artistique contemporaine -  (...) Comment transmettre ce que l’on a oublié ? Qu’on a chassé de sa mémoire ? Qu’on refoule dans les moindres recoins de son cœur, au plus profond de chaque cellule de son corps, dans les périphéries de son âme ? Et surtout pour ce qui concerne les arts plastiques, comment dans le même temps, rendre présent avec et sur des supports, des procédures diverses, la problématique de l’absence revendiquée de la mémoire des vaincus ? (...)


« La mémoire dont il s’agit ici, renvoie aux premiers temps de l’Histoire moderne de la Guadeloupe ; je parle de cette époque singulière de la colonisation qui vit prospérer puis dépérir dans cette île ce qu’il est convenu d’appeler une société esclavagiste.
Y a-t-il dans les productions des arts plastiques, à l’heure où je parle, dans ce département français, des discours ou des signes propres à nous éclairer sur cette question ?


La possibilité que la production artistique en Guadeloupe, prise globalement, soit étrangère à notre propre mémoire, est-elle choquante?  Peut-on penser, si une telle possibilité existe, que les procédures de transmission ayant cours dans notre pays aujourd’hui sont inadéquates, et que la transmission elle-même puisse se révéler n’être qu’une modalité d’un vaste endoctrinement ?  Et que ce peuple de Guadeloupe dont les racines plongent dans cette source historique qu’a été l’esclavage, serait, dans ce qu’elle a donné et qu’elle donne aujourd’hui encore d’elle, un peuple à deux vitesses : à la fois, un peuple qui se montre dans la vie sociale comme le peuple que l’on voit en traversant la Lozère, ou la ville de Marseille et un peuple de l’intimité, de la nuit, de l’obscur, cherchant encore, dans les labyrinthes de sa mémoire à effacer une fois pour toutes, par l’amnésie ou le mensonge les caractères d’une personnalité qu’il cache à l’entendement des autres. Avoir sans être, est-ce cela le nœud entortillé, problématique des rapports que la Mémoire collective et la Transmission, entretiennent avec la création artistique ?

Comment transmettre ce que l’on a oublié ? Qu’on a chassé de sa mémoire ? Qu’on refoule dans les moindres recoins de son cœur, au plus profond de chaque cellule de son corps, dans les périphéries de son âme ? Et surtout pour ce qui concerne les arts plastiques, comment dans le même temps, rendre présent avec et sur des supports, des procédures diverses, la problématique de l’absence revendiquée de la mémoire des vaincus ?

La « mémoire » selon les chercheurs a « la propriété de conserver et de restituer des informations », avec trois niveaux bien identifiés :
    - le niveau biologique
    - celui de la mémoire du système nerveux
    - et un troisième niveau qui est au coeur de mes préoccupations de créateur.


JESUS ROVELAS VALENZUELA 2014Ce troisième niveau est "celui de la mémoire représentative" (correspondant au sens courant du mot ‘mémoire’).
Il est extrêmement complexe, car il nécessite des opérations mentales qui permettent de se représenter les objets ou les événements en leur absence, et dont les principaux modes sont le langage et l’image mentale visuelle.

Il faut ajouter trois points supplémentaires qui me paraissent essentiels à savoir que
    - le langage n’est pas un mode inné de représentation, et que c’est la raison pour laquelle la mémoire de l’homme actuel est aussi le résultat d’une évolution historique.
    - que c’est bien de l’histoire de l’homme qu’est né le langage, ainsi que son intelligence 
    -que la présence au monde gère et intègre, à travers différentes procédures culturelles, la faculté d’évaluer le temps, puisque sans celle-ci, notre mémoire serait incomplète.
    -qu’il existe une logique de l’oubli qui serait intrinsèquement liée aux mécanismes mêmes de la mémoire.

S’il en est ainsi, il nous faut bien saisir, s’agissant des deux principaux modes (de la mémoire) que sont le langage et l’image mentale visuelle, que la mémoire ne fonctionne pas comme une simple boîte de stockage d’informations. En effet, ces modes évoqués dans leurs manières d’exister ne se contentent pas d’engranger de l’expérience. Ils interagissent avec leurs environnements.
Ainsi l’oubli peut se fabriquer, comme on fabrique des pizzas ou des poissons frits.
Il suffit d’appliquer la bonne recette.

Le dix-huitième siècle demeure sans conteste, une des époques les plus fastes de l’histoire de France. Dans tous les domaines. Cette extraordinaire montée de l’esprit, qui fit l’admiration de toute l’Europe, eut peu d’effets sur la société négrière qui prospérait en Guadeloupe à cette même époque. L’idée que la France menait à cet endroit une œuvre de civilisation parmi des populations qu’elle avait elle-même enchaînées dans un réseau inextricable de fer, de poudre à canons, de lois, de règles civiles, religieuses et morales adhérait à l’idée qu’elle se faisait de sa grandeur, et de sa mission civilisatrice.

C’est ainsi que les Africains, réduits à l’esclavage par les armes et par le troc devinrent des Guadeloupéens. Et si pendant longtemps ils proclamaient à grands cris qu’ils étaient colonisés, il semble qu’aujourd’hui, ils se disent Français, avec des singularités.

Je vais vous dire. Il n’existe qu’une seule et incontournable singularité, c’est nous-mêmes. Nous sommes la singularité des temps modernes. Car le système colonial de générations en générations a conditionné nos pensées, découragé les initiatives de création qui n’étaient pas balisées par lui, entraînées à l’obéissance, en réprimant critiques et rébellions.

Du fait que la mémoire de l’homme actuel est aussi le résultat d’une évolution historique, l’homme guadeloupéen semble avoir adopté, encouragé par le système, les lignes de conduite suivantes :
    - faire disparaître de sa mémoire tout souvenir lié à cette époque, et se détourner de toute allusion à ce propos.
    - adopter les codifications culturelles que prônaient les philosophies éducatives en cours par une posture de mimétisme tout azimut et non critique.

En choisissant cette orientation, soutenue en cela par le système, il choisissait d’avoir sans être, puisqu’il enterrait la substance de son être dans les oubliettes de sa mémoire.

ROVELAS SEUL VALENZUELA 2014

Que se sont transmis les Guadeloupéens de générations en générations ? Un certain art de vivre, qui même marqué par la pauvreté, était de grande qualité. Du goût pour les plats cuisinés, complexes et raffinés, goût pour les belles choses, les beaux habits, le gwo-ka, le quadrille, la musique en général et plus récemment pour de belles maisons, les voyages…un art du divertissement en somme.  Mais aussi, des conduites comportementales ambivalentes vis-à-vis des religions officielles, avec de fortes tendances aux pratiques magico-religieuses.


Le goût pour les arts plastiques n’a pas été transmis à ma connaissance. Comment transmettre quelque chose qu’on ne possède pas, sinon quelques modèles de peintures figurant parfois avec bonheur des paysages, des portraits, des nègres joyeux portant des régimes de bananes….

Vers les années 70 des peintres, qui se désignent eux-mêmes comme tels, font leur apparition en Guadeloupe. Ils reviennent d’un long séjour  hors de la Guadeloupe. Surtout de France. Ils ont des choses à dire. Ils veulent montrer leur travail. C’est le début pour chacun d’entre eux d’une nouvelle galère. Où exposer ? Cette question demeure à l’heure où je parle problématique.

Ils cherchent des repères. Chez eux. Des musées d’art ? Des musées anthropologiques ? L’espace est béant, les réponses, mêmes courtoises, tombent doucement dans le vide.

Nous sommes encore aujourd’hui, s’agissant d’arts plastiques, comme le gruyère, la Guadeloupe est traversée de courants d’air.

Vivre de son art est difficile. Partout. Mais en Guadeloupe, c’est encore plus difficile.
Pas d’écoles d’art. Ni privées, ni publiques.

Nous sommes, dans ce pays, à chaque fois, à l’instant T de chaque génération, au point zéro de cet instant T.

Dans son rapport au passé, les arts plastiques reçoivent des propos rassurants mais incohérents. Ses rapports au futur se heurtent quant à eux à des murailles de confusion. Pourquoi ?

Parce que parmi tous les actes qui définissent l’être humain, sa capacité à transformer le monde, à créer du nouveau, est la plus importante.

Or ce que la colonisation a produit de plus abominable dans sa pédagogie de domination et d’exploitation, c’est d’avoir contraint les Guadeloupéens à se détourner de leur être, à oublier leurs racines. Avec un prix fort qui fonctionne comme un balancier existentiel. L’exaltation de la victimisation. Ce qui n’est pas un ferment pour la création

CONCLUSION

En se comportant comme des hommes sans mémoire nous avons réussi à mieux manger, à mieux nous habiller, à assainir nos espaces de vie. Nous avons appris à apprendre.

Mais aujourd’hui encore, force est de reconnaître que nous n’avons pas dit grand-chose, de nous-mêmes, ni des autres, de ce que nous sommes ; ça et là quelques signes souvent anémiés par l’indifférence générale clignotent épisodiquement. Pour garder l’espoir ?

Quant aux plasticiens, ils entretiennent des rapports complexes avec leur histoire, et avec leurs propres démarches artistiques. Ils restent empêtrés dans des contradictions et de vaines intrigues; s’acharnant davantage à plaire à l’opinion qu’à créer ;  ballottés dans tous les sens, s’acharnant à montrer à tout prix le talent qu’ils revendiquent ; contre une société hallucinée par l’argent et ses signaux incessants, incitant à l’apaisement social et à la glorification culturelle à bon marché.

Toutefois il faut signaler certaines initiatives constructives dans ce milieu des arts plastiques (l’ouverture de certains espaces publics à l’art contemporain, comme  le Musée Schoelcher, avec l’opération Carte blanche ou L’Artchipel).

Cela dit, la nature des rapports entre une mémoire qui accable, l’absence de mécanismes de transmissions élémentaires et un milieu artistique travaillé par le doute d’être artiste s’avèrent chaotique. Cela révèle surtout l’échec de la philosophie de développement qui a eu cours en Guadeloupe. Nous ne devons pas continuer dans ce sens.
Aider les Guadeloupéens à affronter leur mémoire, par un travail éducatif, balisé par l’Etat français, risque de ne pas suffire. En effet, je pense que la capacité de créer, dans tous les domaines, afin d’innerver et d’irriguer cette société Guadeloupéenne, ne peut se  développer outre mesure, en restant comme nous le faisons, dans le dernier wagon d’un train que nous ne conduisons pas nous-mêmes. Cela risque précisément, d’empêcher, ou de freiner considérablement les processus de réconciliation ou de pardon envisagés …...
C’est ce que le rapport de l’Histoire et de la transmission à la création artistique contemporaine m’enseigne.

Dans son recueil de poésie : Ascèse,  le poète et écrivain Kazanzakis dit : « Je suis une créature pétrie de boues et de songes, et je sens tourbillonner en moi toutes les forces de l’univers »…

J’ai envie de terminer en disant ceci : ne pas pouvoir exprimer ce qui nous habite est comme abolir nos songes et rester à l’état de boues.»

Michel Rovelas

Intervention à l'occasion des Journées "Patrimoines de l'esclavage et approches éducatives" qui se sont déroulées du 10 au 14 juin 2013.
Michel Rovelas est effectivement intervenu le jour de la clôture le vendredi 14 juin dans une table reonde intitulée "La place de l’histoire de l’esclavage dans les arts plastiques et la littérature en Guadeloupe" qui a eu lieu de 11h 15 à 12h 30 à l'espace régional.

Crédits Photos : Hélène Valenzuela, 2014

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